Longue échappée vers le Royaume interdit du Haut Mustang népalais

Bastion reculé de la culture tibétaine traditionnelle, le Haut Mustang est nommé Royaume interdit en raison de son inaccessibilité. Le septième épisode du périple himalayen du réalisateur Gaël Métroz. 5416 mètres Fromage de yak

15 oct. 2010, 08:11

Trois ans que j'en rêve. Même si ces hautes vallées de la frontière tibétaines ont été ouvertes aux rares voyageurs depuis peu, les permis demeurent cependant aussi onéreux que difficiles à obtenir. Si je pouvais trouver un groupe ou une caravane à laquelle me rallier, je pourrais traverser légalement le Haut Mustang en dix jours: «Un mois? Impossible!», répétaient les bureaucrates qui vous extorquent 1000 roupies à chaque requête. «Dix jours, c'est le maximum autorisé. Et c'est pour votre bien: ces terres oubliées ne sont pas faites pour les voyageurs solitaires. Il vous faut 15 mules et un guide officiel. Compris?» Pas vraiment, non, m'enfin…

Avant d'atteindre les portes du Mustang, il fallait traverser la chaîne des Annapurnas, où la marche solitaire est là une douce mise en jambe. Du dernier arrêt de bus jusqu'au col du Thorung La, le paysage s'ouvre tout au long des deux semaines de marche. A travers les rizières, forêts vierges, pinèdes, ou déserts de pierres, des auberges marquent les haltes chaque trois heures. On y trouve bien sûr ces satanées lentilles, mais aussi des spaghettis, du fromage de yak et de la bière. Les prix grimpent avec les porteurs, qui sont le seul moyen de ravitaillement. Tout vient à dos d'homme: sucre, ciment, tuyaux de canalisation, poules, livres, tissus… Chacun se balade donc toujours avec sa besace, un sac sur le dos, du riz, un enfant en travers des épaules. Les vieux à qui on ne laisse plus rien porter avancent encore courbés par l'habitude, coupables, les mains dans le dos. Pour me préparer à l'austérité du Mustang, j'avais décidé de dormir dans des grottes et de cuisiner moi-même mes repas.

Dernière nuit avant le col. Souffle trop court, air trop rare, ciel trop vaste: incapable de m'endormir. Quitté le camp de base bien avant l'aube qui a attendu cet instant précis pour se lever. 5416 mètres. L'altitude exacte où les nuages font la course, nous éclaboussant de grésil au tournant, emportant les pics de l'Himalaya dans la poussière d'un virage. Avec les bouquetins, on les regarde passer, fascinés. On les voit monter au galop, les nuages, troupeaux moutonneux qui font un bruit sourd, si vaste qu'ils vous traversent sans prendre garde et nous laissent des perles de glaçons à la barbe. A deux cols de là, c'est le Haut Mustang, j'y serai avant la nuit s'il n'y a pas de contrôle entre deux.

J'ai beau tenté de relier ce paysage à un souvenir, mais rien ne vient. Peine à imaginer que ce paysage lunaire soit bien réel, et que je le traverse depuis trois jours, moi, petit Suisse paumé dans ce monde trop vaste. On voudrait caresser ces vastes dunes soyeuses, mais à voir les glaciers qui les dominent, on réalise soudain que chaque grain de sable est plutôt un gigantesque rocher et qu'une fois de plus on s'est trompé d'échelle. La dimension humaine s'est dissolue, comme celle du temps. Ne reste que l'espace où je ne suis qu'un agrégat. Au creux des canyons et des falaises, dans ce petit village sans nom, les villageois quittent leurs champs de blé pour regagner leur maison de boue.

Sur le toit, on conserve précieusement le bois pour les festivités et brûle plutôt le crottin. On allume le poêle avec celui du cheval, plus inflammable, puis bourre avec celui des chèvres, plus calorifère. Avec une louche, la maîtresse de maison puise dans un jerrican rempli de ces petites boules noires - folle envie de maltesers. Le fromage de yak sèche près de la fenêtre, sous des guirlandes de viande maigre. Sur la table, un pot de chambre où l'orge qui termine à peine sa fermentation est servi à toute la tablée. Ces Tibétains ont le bonjour timide mais la main leste à remplir les verres. Emmitouflé dans cinq couvertures, un nouveau-né tout sale m'inspecte du coin de la pièce. «Oui, volontiers encore un peu de cette bière.»

Dehors, le vent frappe à la porte sans se lasser. Il n'y a qu'à rester dehors, je le rejoindrai bien demain. Ce que ce vent est épuisant. Ce que les femmes sont belles. Même la maîtresse de maison, avec ses 50 ans, a conservé un regard si curieux, si espiègle. Dans un vieux tube de bambou, elle mélange du thé, du sel et du beurre de préférence rance pour ajouter du goût - et j'ai tant besoin de graisse ces jours. Elle a le rire leste et entretient un parterre médiéval de petites vieilles parfaitement momifiées. Le soleil et le sable les ont tannées. Le vent a dû les sécher, mais qu'est-ce qui leur a ôté leurs dents?

On m'a invité à dormir dans la chapelle avec des statuettes de beurre, un gigantesque tambour et des peintures de dieux tibétains qui grimacent sur les murs. Le sol de terre battue est douillet mais, du toit plat, on doit voir l'univers jusqu'aux intestins. Il gèle déjà et le vent m'a retrouvé, mais les montagnes sont encore claires comme en plein jour. Tout autour, c'est la lune, mais bien mieux habité. Plus d'attraction terrestre, le cœur si léger. /GME