Larmes artificielles

Quand on n’a plus que ses yeux pour pleurer, encore faudrait-il avoir des larmes… Bérénice L’Epée s’interroge sur la sécheresse lacrymale.
13 nov. 2021, 05:30
AirDutemps-BéréniceL'Epée

Le verdict est tombé, mes yeux sont à sec. Alors, sur l’ordonnance, mon oculiste me prescrit des larmes artificielles.

J’ai d’abord trouvé la situation comique. Parce qu’en étant aux avant-postes médiatiques, je lis pas mal d’horreurs sans que mes glandes lacrymales ne frétillent. Et même si les désolants commentaires sur les réseaux sociaux me chagrinent davantage que la déprimante actualité, je n’ai pas, ni pour cette dernière et encore moins pour ses démoralisants observateurs, une seule larme.

Pourtant, ce ne sont pas les occasions d’afflictions qui manquent, mais encore faudrait-il quelques gouttes salées en stock.

Et puis mon ophtalmo m’a expliqué que face à l’écran, les mirettes sont grandes ouvertes et le restent indéfiniment – ce qui est assez paradoxal, quand on voit comment certains esprits se ferment, indéfiniment aussi… Mais voilà, les yeux demeurent protubérants devant le halo luminescent et les paupières en oublient de caresser leurs pupilles. C’est un geste tendre qui disparaît.

Il n’y a plus que les larmes artificielles pour faire face à la lumière artificielle…

Mais qui l’eût cru, franchement, que cligner des yeux deviendrait un exploit? Et pas n’importe lequel s’il vous plaît: celui qui distingue les vivants des morts.

En sortant du cabinet, j’aperçois un enfant sur son smartphone. Le malheureux, il est en chemin pour la communauté des zombies! Mais son regard s’élève soudain.

Alors? Bin, je lui ai fait un clin d’œil. Question de survie.

par Bérénice L'Epée