Une résidence de molasse fragile vous plonge dans l'intemporel

Aux portes de Fribourg, l'ermitage de la Madeleine impressionne instantanément le visiteur de par le labeur accompli. Surplombant le lac de Schiffenen près de Guin, l'ouvrage fut durant plusieurs siècles la demeure d'ermites en quête de silence et de spiritualité de même qu'un lieu de pèlerinage très prisé. Aujourd'hui, cette grotte artificielle unique en son genre continue d'attirer les curieux.
02 août 2015, 18:44
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39

L'endroit a quelque chose d'incongru. L'ermitage de la Madeleine n'est situé qu'à un jet de pierre de l'autoroute A12 qui traverse le lac artificiel de Schiffenen en direction de la ville de Fribourg, toute proche. Le site n'en souffre curieusement pas: havre de paix et de beauté durant des siècles, il le demeure encore de nos jours, comme si le lieu était intouchable. Son accès a également quelque chose d'inattendu, au bout d'un banal champ, presque incognito.

Les grottes de la Madeleine sont à la fois monument historique, site religieux et curiosité géologique. Leur origine remonte à 1448 déjà, date à laquelle il est fait mention de l'habitat d'un ermite à Räsch près de Guin (Düdingen en allemand). Mais ce sont deux religieux retirés, Jean Dupré et son compagnon Jean Liecht, qui ont donné à l'ermitage son visage actuel. Entre 1680 et 1708, ils ont creusé la falaise sur une longueur de 120 mètres, façonnant des dizaines de pièces et de couloirs en enfilade. Dans cette citadelle, protégés des hommes et des animaux, les ermites qui se sont succédé ont prié dans la solitude, menant des vies d'ascètes aspirant à la perfection morale.

Mais ces locataires particuliers n'ont toutefois pas vécu complètement à l'écart du monde. Admirés par la population des alentours, ils gagnaient le peu qu'il leur fallait pour vivre en accomplissant de menus services, en faisant passer les voyageurs à gué sur la Sarine ou en vendant des images religieuses notamment.

L'entrée de l'ermitage de la Madeleine est signalée par un portail creusé dans la roche. De là, la vue sur un jardin luxuriant et le lac de Schiffenen est incomparable. Un escalier de pierre conduit directement à la chapelle qui fut consacrée à la Madeleine en 1691. En son sein, derrière l'autel, se situe le clocher, conduit singulier de 20 mètres de haut qui s'élance dans la falaise. A son sommet se trouve encore la cloche originelle que les ermites avaient l'habitude de faire sonner chaque jour. L'installation d'une horloge avait même été prévue, mais n'a cependant pas abouti.

Par de multiples passages taillés dans la mollasse friable se succèdent tout un dédale de chambres, d'antichambres, caves, terrasses, balcons, escaliers et salles, dont une très grande qui constitue la pièce maîtresse de l'ermitage. Grâce à ses quatre grandes baies vitrées, le soleil inonde copieusement cet espace long de 25 mètres, tout en conférant à l'ensemble une allure mystique remarquable.

Malgré l'aspect rustique du lieu, le confort n'était pas absent. La cuisine de deux étages était fort bien équipée avec une cheminée de 30 mètres de haut, un fumoir et un four à pain toujours visibles. Néanmoins, seule la chapelle possède encore du mobilier, tandis que toutes les autres salles sont vides, à l'exception de quelques sculptures qui ornent les murs. A noter que les ermites avaient tout prévu: pour ne pas être dérangés par des visites régulières, ils ont creusé un étroit couloir d'évitement qui leur permettait également de fuir lors d'agressions éventuelles.

Jusqu'à l'ère industrielle et avant l'avènement de la dynamite, l'ermitage de la Madeleine a été le plus grand monument du genre en Europe. Au 19e siècle, le site était considéré comme l'une des attractions phare de Fribourg et jusqu'en 1920, il pouvait accueillir 300 à 400 pèlerins par dimanche ensoleillé. D'innombrables inscriptions gravées dans les murs attestent de cet engouement, les plus anciens graffitis remontant au début du 18e siècle. Même l'écrivain français Alexandre Dumas y a laissé son empreinte. Depuis 1967, l'ermitage, classé monument historique, n'a plus été habité que par les lézards.

Il conserve toutefois sa vocation religieuse en accueillant entre autres messes, mariages et premières communions. Des pièces de théâtre, des expositions de peinture et a utres concerts de musique classique y sont aussi organisés. Quelque 500 ans d'existence ont donné à ce lieu une aura exceptionnelle, à la fois hors du temps et fragile. /NPA