Le gaz naturel du Plateau suisse aiguise les convoitises

Dopés par la hausse du pétrole, des groupes gaziers internationaux plantent leurs dents sur le Plateau suisse. Après Noville, le projet le plus avancé est dans le Seeland bernois. L'autosuffisance du pays est en jeu, mais la Confédération fait mine de s'en désintéresser.
26 janv. 2010, 12:12

Les géographes et statisticiens qui n'ont de cesse de faire croire que la Suisse n'a pas de matières premières, encore moins de gaz naturel, ont tout faux. Peu de chose distingue le territoire situé entre le Bodan et le Léman du Texas. Et si la Suisse mutait en eldorado de l'or gris?

La chose n'est pas impossible comme le montre notre illustration inédite. La carte des sondages gaziers en Suisse ressemble à un croissant épousant les contours du Jura. Dopés par la hausse des prix des produits pétroliers qui rentabilisent les sondages les plus audacieux, des groupes internationaux y ont planté leurs dents. Les Suisses de Petrosvibri, les Britanniques d'Ascent et de Celtique, les Américains de Schuepbach. Ces derniers ont débarqué en 2008 dans le canton de Fribourg, où ils convoitent les terres de Bossonnens, Attalens et Granges. Dans les communes concernées, les responsables jurent qu'ils ne sont pas au courant, mais cela n'a pas d'importance. Le canton a octroyé un permis de recherche, et c'est l'essentiel.

Fondateur et actionnaire de la compagnie gazière suisse Seag, sise à Langnau am Albis, Patrick Lahusen le répète depuis trente ans: «Nous sommes entourés de régions où l'on extrait du gaz. Il y en a dans le bassin Viennois, en Alsace, dans le sud de l'Allemagne et dans la plaine du Pô. Pourquoi la Suisse serait-elle différente?»

Ancien banquier au Credit Suisse, Patrick Lahusen est un pionnier. Il y a très longtemps, il s'était associé à Eric Giorgis, ex-mentor des gaziers helvétiques, dans un projet visant à extraire de l'or gris de la réserve des Grangettes, près de Villeneuve. «Mes partenaires avaient trouvé le risque trop élevé, nous avons abandonné.» Canards, hérons et libellules ont eu chaud. Pour mieux souffrir aujourd'hui?

Des forages gaziers ont débuté en décembre 2009 sous la houlette du groupe vaudois Petrosvibri, près des Grangettes, dans la commune de Noville. Plusieurs dizaines de millions de francs ont été investis dans ce projet ambitieux qui vise à débusquer la lune sous le Léman. Les prévisions les plus optimistes des géologues font état de 35 milliards de mètres cubes de gaz naturel, dix fois la consommation annuelle du pays. Un rêve que la flambée des prix du pétrole a rendu accessible. La technologie aussi, qui permet la modélisation 3D du sous-sol.

Sur le terrain, le géologue Werner Leu fait le point: «Les travaux avancent. Nous nous trouvons à 1800 mètres de profondeur. Pas encore de résultat en vue.» Mandants du forage, Gaznat et Holdigaz se donnent jusqu'à l'été pour déterminer s'il y a du gaz exploitable sous le Léman.

Patrick Lahusen envie ses collègues vaudois. Pour une fois, les Romands ont été plus rapides. Un comble quand on sait que Petrosvibri était sa création. Il possédait autrefois le groupe Swisspetrol dont Petrosvibri était une filiale. A Hermrigen, dans le Seeland bernois, le financier zurichois a remis ça. Seag s'est associée avec les Anglais d'Ascent Resources dans l'intention de rechercher du gaz. Le sondage devait démarrer l'an dernier, mais il lui manque les derniers deniers du financement. Le canton de Berne accordera sans doute la concession sans mettre la main au porte-monnaie. Ce qui n'empêche pas le quotidien «Der Bund» d'envisager le début des travaux cet automne.

Pour l'instant réservées, rendues prudentes par les échecs du passé (40 forages abandonnés, arrêt de l'exploitation à Finsterwald en 1994), les collectivités publiques verront-elles leur prise de conscience stimulée par des perspectives fiscales alléchantes au chapitre des redevances de concessions? S'il est vrai, comme le prédisent les experts, que 15 milliards de mètres cubes de gaz gisent dans le sous-sol biennois, la manne annuelle s'élèverait à 450 millions de francs. «Dont 45 millions cash dans la caisse du canton de Berne», estime Patrick Lahusen.

On peut aussi se demander quand la Confédération se sentira enfin interpellée par la prolifération des derricks sur le plateau helvétique. Les services de Moritz Leuenberger jouent toujours à Saint Thomas. Au député UDC Christoffel Brändli, qui s'inquiétait en 2006 de sa léthargie dans le domaine, le gouvernement rétorquait que la recherche et l'exploitation des ressources du sous-sol était du ressort des cantons. «Le Conseil fédéral renonce à apporter un soutien financier à l'extraction de gaz naturel», concluait le document daté du 14 février 2007. «Notre position n'a pas changé, c'est aux milieux économiques de déterminer si la prospection est rentable», précise le porte-parole de l'Office fédéral de l'énergie, Mathieu Buchs. /CCA-La Liberté