Jens Alder tire sa révérence

Désavoué par le Conseil fédéral, le patron s'en va. Défenseur d'une stratégie d'expansion, il estime qu'il n'est pas à même de mettre en oeuvre l'orientation voulue par le gouvernement. Carsten Schloter lui succède La décision date de décembre, mais elle a pu rester confidentielle jusqu'à hier. «Nous ne sommes pas peu fiers d'avoir pu maintenir le secret», a déclaré hier à Zurich le président du conseil d'administration, Markus Rauh. Jens Alder n'avait donc pas attendu très longtemps avant de tirer les conséquences de l'interdiction de rachats à l'étranger prononcée par le Conseil fédéral fin novembre.

21 janv. 2006, 12:00

«Le Conseil fédéral a décidé de suivre une voie différente de celle que je préconisais. Dans l'intérêt de l'entreprise, il est préférable qu'un autre visage défende la nouvelle stratégie», a déclaré Jens Alder, sans cacher qu'il perdait un «morceau de son identité» en quittant Swisscom après six années passées à sa tête. «Je pars sans aucun ressentiment, a-t-il poursuivi, car l'actionnaire principal a tout à fait le droit d'imposer ses vues.» Jens Alder a encore tenu à préciser qu'il n'écrirait pas de livre, mais ne savait pas encore ce qu'il allait faire. «Je verrai. Comme tout Appenzellois qui se respecte, je suis très lent.»

Lettre aux parlementaires

Mais l'ex-patron, qui part avec une indemnité totale de 1,54 million de francs comprenant 12 mois de salaire et le bonus pour objectifs atteints, a peut-être voulu soigner ses arrières en expliquant sa démarche aux parlementaires fédéraux auxquels il a envoyé une lettre.

«Compte tenu des décisions prises par le Conseil fédéral, écrit-il, je ne peux qu'en tirer des conclusions personnelles, à savoir que j'ai perdu toute crédibilité vis-à-vis de notre actionnaire majoritaire, des marchés financiers et de nos partenaires internationaux.» La lettre se poursuit par un bilan de son travail et un appel aux parlementaires à maintenir «votre confiance en Swisscom et en ses collaborateurs».

Sollicité par son ancien patron, c'est le responsable de Swisscom Mobile, Carsten Schloter, qui reprend le flambeau (voir encadré). Economiste d'entreprise et informaticien, ce Bavarois peut se prévaloir d'une expérience internationale et d'une progression du nombre de nouveaux clients dans le domaine de la téléphonie mobile sous sa direction chez Swisscom.

La société a par ailleurs annoncé hier qu'elle réduirait ses réserves disponibles à un milliard de francs et qu'elle reverserait 1,5 milliard aux actionnaires d'ici à 2009, répondant ainsi à une exigence du Conseil fédéral. Le Conseil d'administration soutient le principe d'une privatisation envisagée par le Conseil fédéral.

«Mais le processus politique ne doit avoir aucune influence sur le développement de l'entreprise», a insisté Markus Rauh.

Pas de consigne de vote

Ainsi, l'entreprise prendra position lors de la procédure de consultation, mais ne donnera aucune consigne de vote. «Nous ne voulons pas être un jouet entre les mains des politiques, ni être assimilés aux perdants en cas d'issue négative lors d'un scrutin», a expliqué le président.

Les buts stratégiques du Conseil fédéral obligeant Swisscom à élaborer une nouvelle stratégie, n'est-ce pas un voeu pieu que de vouloir rester indépendant du débat politique? «Non, le cadre donné par le gouvernement nous laisse la souplesse nécessaire pour élaborer notre propre stratégie», répond Carsten Schloter. / AGB

Les attentes sont énormes

Tant les autorités que les syndicats regrettent la démission de Jens Alder. Désormais, tous les regards se tournent vers son successeur, Carsten Schloter. Et les attentes sont élevées.

Ainsi, Christian Levrat, président du Syndicat de la communication, espère que l'Allemand s'impliquera dans le partenariat social, à l'instar de Jens Alder, qui s'est certes montré dur dans les négociations, mais qui a respecté ses engagements. Du côté des partis, le PDC et le PS ont rendu le Conseil fédéral responsable de la démission de Jens Alder.

Le PRD a pour sa part salué le règlement rapide de la succession. Compte tenu de la discussion portant sur la privatisation de Swisscom, un vide à la tête du groupe n'aurait pas été souhaitable. L'UDC n'a pas voulu, elle, commenter le départ de Jens Alder. / ats

Schloter, un Bavarois passionné

Agé de 43 ans, Carsten Schloter, le nouveau patron de Swisscom, a l?enthousiasme communicatif: passionné par la branche des télécommunications, il vante les mérites de son entreprise, les progrès de la technique et le soin à apporter aux nouveaux soucis de la clientèle à chaque phrase prononcée ou presque.

Engagé en 2000

Engagé par Jens Alder en 2000, il n'a toutefois pas caché qu'à son enthousiasme se mêlait aussi une certaine appréhenstion due au sentiment de responsabilité pesant désormais sur ses épaules.

Interrogé sur la difficulté à mettre en oeuvre une stratégie allant à l'encontre de celle de son prédécesseur, il a répondu avoir la certitude de disposer de la marge de manoeuvre nécessaire. Personnalité chaleureuse à l'accent indéfinissable, probablement fruit de ses années passées dans différents pays (il a grandi en Bavière, étudié près de Sarrebrück, vécu à Bruxelles, Paris, Stuttgart), Carsten Schloter parle allemand, français et anglais.

A Paris, il avait obtenu une maîtrise de gestion de production et un diplôme d'études approfondies en recherche opérationnelle, avant de commencer sa carrière professionnelle chez Mercedes Benz en France.

Près de Fribourg

En 1993, il passe chez debitel, dont il rejoint le siège à Stuttgart en 1995. Depuis 2000 et son arrivée chez Swisscom, il habite près de Fribourg, à Tavel, avec son épouse, comme lui d'origine allemande, et leurs trois enfants, deux fils et une fille âgés de 7, 4 et 1 an. / AGB

Il reste plusieurs options

Tout le monde s?est déjà exprimé sur le projet de cession de la participation majoritaire de la Confédération dans Swisscom. On en vient à oublier que, formellement, la procédure n?a pas encore démarré.

Le Département fédéral des finances (DFF) est en train de finaliser le rapport destiné à la consultation. C?est dire qu?il subsiste encore une certaine marge de man?uvre dans ce dossier. De l?aveu même du DFF, le désengagement total n?est pas la seule option.

«Action populaire»

Fin décembre, le Conseil fédéral indiquait qu?il entendait soumettre à discussion «des mesures d?accompagnement visant à garantir l?indépendance de Swisscom». Il est question de la mise en place d?une limite supérieure de participation pour les actionnaires, de l?introduction de droits de contrôle, du maintien d?une participation minoritaire de blocage de 33% ou encore de la représentation de la Confédération dans le conseil d?administration.

Plus audacieux: le Conseil fédéral veut aussi que l?on débatte de l?idée d?une «action populaire». Explication du porte-parole du DFF Dieter Leutwyler: «Il s?agit d?offrir la possibilité à la population d?acheter des actions à un prix de faveur». Il faudrait encore définir clairement le cercle des bénéficiaires, mais l?idée est bel et bien de vendre Swisscom aux citoyens.

Au lieu d?en être propriétaires indirectement à titre de contribuables, ces derniers deviendraient les détenteurs d?une partie du capital. Avec cette action populaire, chaque Suisse se sentirait responsable de la bonne santé financière de l?entreprise. Ce serait aussi une façon d?éviter que la société passe en mains étrangères. La revente des actions serait d?ailleurs interdite pendant les trois premières années afin de stabiliser le marché. Le Conseil fédéral lancera la procédure de consultation fin janvier. Elle devrait durer six semaines seulement. Le gouvernement souhaite ensuite une procédure parlementaire d?urgence, de sorte que le projet puisse être adopté au cours de la session d?été 2006.

Mission spéciale

Cela suppose la tenue d?une mini-session spéciale en mai afin que la première Chambre puisse se prononcer. Mais la décision n?est pas du ressort du Conseil fédéral. Il appartient au bureau, un organe parlementaire composé des scrutateurs, de la présidence et des représentants des groupes, de décider du programme des Chambres. Il se prononcera début février. / De Berne: Christiane Imsand