Eclairage: «De la désobéissance civile»

Des universitaires nous éclairent sur des sujets d’actualité, de société ou de recherche. Aujourd’hui, Patrick Vincent, professeur à l’Université de Neuchâtel, évoque la désobéissance civile.

09 déc. 2019, 17:00
Une manifestation du mouvement Extinction Rebellion à Neuchâtel.

Le 23 juillet 1846, Henry David Thoreau choisit de passer une nuit en prison plutôt que de régler le dollar et demi qu’il devait en arriérés d’impôts. Il justifia son acte trois ans plus tard dans un essai intitulé «De la désobéissance civile»: «Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave.

Quoique symbolique, son geste exigeât du courage. Pour la majorité de ses contemporains, l’antiesclavagisme était une hérésie; même le philosophe Ralph Waldo Emerson traita son ami d’hypocrite.

Les véritables idéologues aujourd’hui sont celles et ceux qui font preuve de fausse conscience.

Aujourd’hui, la désobéissance civile est de nouveau d’actualité. Les militants d’Extinction Rebellion, qui risquent la prison afin de réveiller la société face à l’urgence climatique, ont eux aussi été qualifiés d’idéologues et d’hypocrites. Plus frileux, les universitaires et citoyens qui les ont soutenus dans une lettre ouverte ont été tancés par la droite. On peut citer la Vert’libérale Isabelle Chevalley, qui a critiqué dans «Le Temps» le prétendu «dogmatisme» du mouvement, et a traité la lettre d’«insulte à la démocratie».

La vague verte d’octobre dernier suffira-t-elle à amorcer démocratiquement le tournant énergétique? Rien n’est moins sûr. Le refus de l’UDC, du PLR, et du PDC d’élire ou même d’auditionner une conseillère fédérale écologiste, comme le rapport du Crédit Suisse sur les préoccupations des ménages suisses, n’augure rien de bon.

La position du Giec est pourtant limpide: nous devons impérativement réduire nos émissions de carbone de moitié dans la prochaine décennie, et complètement d’ici 2050. Les arguments avancés par les militants d’Extinction Rebellion et leurs compagnons de route, dont le Prix Nobel Jacques Dubochet, n’ont donc rien d’une idéologie.

Les véritables idéologues sont celles et ceux qui font preuve de fausse conscience en continuant à nier la nécessité de changements rapides et profonds, et en voulant à tout prix croire à un modèle économique qui rejette la Terre.

Il a fallu 400 ans, beaucoup de désobéissance civile, et une guerre pour mettre fin à l’esclavage, une violence perpétrée contre notre humanité. Combien de temps nous faudra-t-il pour mettre fin aux énergies fossiles, cette autre violence perpétrée contre la vie?