Les larmes d'un champion

Roger Federer a remporté l'Open d'Australie hier à Melbourne. Le Bâlois s'est imposé 5-7 7-5 6-0 6-2 face à l'étonnant Marcos Baghdatis, décrochant au passage son septième titre du Grand Chelem... en sept finales! Roger Federer reste imbattable en finale d'un tournoi du Grand Chelem. A Melbourne, il a remporté la septième qu'il a disputée depuis juillet 2003. Il s'est imposé 5-7 7-5 6-0 6-2 devant Marcos Baghdatis (ATP 54).

30 janv. 2006, 12:00

Ce sacre permet à Roger Federer d'égaler un premier record détenu par Pete Sampras. Il a ainsi signé le même exploit que l'Américain 12 ans plus tôt en alignant trois victoires de rang à Wimbledon, Flushing Meadows et Melbourne. Il est, surtout, à mi-chemin du fabuleux record de Sampras: 14 titres du Grand Chelem entre 1990 et 2002. A 24 ans et demi, Roger Federer est parfaitement dans les temps pour se bâtir le plus grand palmarès du tennis. Le Bâlois est en course pour le Grand Chelem que seuls Donald Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969) ont réussi.

Une première heure difficile

Le prochain objectif sera Roland-Garros en mai. Demi-finaliste l'an dernier devant Rafael Nadal, le Bâlois sera, s'il gagne à Paris, le deuxième joueur depuis 37 ans avec Andre Agassi à s'être imposé dans les quatre tournois du Grand Chelem.

Cette deuxième finale à Melbourne - il avait enlevé la première en 2004 face à Marat Safin - fut, avec peut-être celle de Wimbledon 2004 contre Andy Roddick, la plus difficile à gagner pour Roger Federer. Pendant une heure, Baghdatis a posé des problèmes insolubles au No 1 mondial. Son coup d'oeil à la relance, son efficacité en revers et son culot lui ont permis de remporter le premier set et de prendre le large dans le deuxième. Le Chypriote a mené 7-5 2-0 avant de se procurer deux balles de double break!

«Je m'en veux»

Le dos au mur, Federer conservait son engagement et recollait au score. Le second tournant de cette finale intervenait à 6-5 pour Federer dans ce deuxième set. Le Bâlois réussissait le break après avoir pourtant été mené 40-0. Sur la balle de set, il bénéficiait d'un «overrule» de l'arbitre, qui avait jugé, à raison, «out» un coup droit de Baghdatis. Le Chypriote avait, aussi, raté le coche au jeu précédant en menant 0-30 sur le service du Bâlois. «Je m'en veux énormément, lâchait Baghdatis. Au deuxième set, je suis sorti du match en pensant trop vite à la victoire. J'ai permis à Roger de revenir dans la partie. Il aurait pu craquer si j'avais mené deux manches à rien.»

Trahi par ses jambes, Marcos Baghdatis ne fut plus en mesure de contester la suprématie de Roger Federer après ce deuxième set à couteaux tirés. Le match était plié. Federer avait besoin de moins d'1h10' pour boucler les deux derniers sets. Malgré les trois jours de repos dont il a bénéficié, le Chypriote payait les efforts fournis depuis dimanche dernier.

Une confortable avance

Grâce à son succès, Roger Federer a consolidé sa place de No 1 mondial. Il possède désormais 2660 points d'avance sur Rafael Nadal, qui avait dû déclarer forfait pour cet Open d'Australie. Un tel écart représente deux victoires et demie dans un tournoi du Grand Chelem. Un titre à Melbourne, à Paris, Londres et New York vaut en effet 1000 points.

Résultats

Melbourne. Open d?Australie. 1er tournoi du Grand Chelem de l?année (19.300.000 francs, dur).

Messieurs. Finale: Federer (S-1) bat Baghdatis (Chy) 5-7 7-5 6-0 6-2.

Dames. Finale: Mauresmo (Fr-3) bat Henin-Hardenne (Be-8) 6-1 2-0 abandon.

Double messieurs. Finale: B. Bryan-M. Bryan (EU-1) battent Damm-Paes (Tch-Inde-7) 4-6 6-3 6-4.

Double mixte. Finale: Bhupathi-Hingis (Inde-S) battent Nestor-Likhovtseva (Can-Rus-6) 6-3 6-3.

Juniors. Garçons. Finale: Sidorenko (Fr) bat Lindahl (Aus) 6-3 7-6 (7-4). Double garçons. Finale: Koniusz-Panfil (Pol) battent Damico-Schnugg (EU-6) 7-6 (7-5) 6-3. Filles. Finale: Pavlyucenhkova (Rus-8) bat Wozniacki (Dan-1) 1-6 6-2 6-3. Double filles. Finale: Fichman-Pavlyuchenkova (Can-Rus-4) battent Cornet-Dentoni (Fr-It-8) 6-2 6-2.

«J'avais tout à perdre»

Roger Federer l?avoue: ce septième titre, il est allé le chercher à la bagarre. «Je ne sais pas si cette victoire fut la plus dure à obtenir dans un tournoi du Grand Chelem. Gagner un grand titre est toujours aussi ardu. Mais cette année à Melbourne, ce sont mon mental et mon physique qui m?ont très certainement permis d?aller au bout. Cela me remplit d?une très grande fierté.» «Le tournoi s?est parfaitement déroulé jusqu?à la troisième manche contre Tommy Haas, poursuit le Bâlois. Pendant trois matches et deux sets, j?avais le sentiment de très bien jouer. Je me suis ensuite désuni. J?ai dû alors me battre parfois contre moi-même.»

Paradoxalement, le joueur le plus nerveux à l?entame de cette finale ne fut pas le «rookie» mais bien le champion confirmé. «J?appréhendais vraiment ce match, avoue-t-il. J?aurais préféré affronter David Nalbandian. J?avais tout à perdre contre Baghdatis. Son histoire était si belle que je pouvais redouter qu?elle se termine en apothéose. Pendant un set et demi, j?ai dû me battre sur tous mes jeux de service. A un moment donné, je me suis dit que seul un miracle pouvait me sauver... J?étais trop passif. Baghdatis se régalait en retour. Je ne pensais pas qu?il puisse m?agresser de la sorte sur mes seconds services. J?ai su heureusement trouver le moyen de renverser le match. Comme contre Kiefer en demi-finale, tout a basculé très vite après en ma faveur.»

Le soulagement qu?il a ressenti après la balle de match et toute la symbolique que dégageaient les présences de Rod Laver et de la famille de son ancien coach Peter Carter expliquent pourquoi Roger Federer a «craqué» lors de la remise des prix.

Enfin, Roger Federer a encore botté en touche sur la question de la Coupe Davis. «Je n?ai encore rien décidé, lançait-il. Je sais qu?il ne me reste plus beaucoup de temps avant d?arrêter mon choix. Ma réponse tombera d?ici deux jours.» / si

Une lacune comblée

Cinquante-deux minutes ont suffi à Amélie Mauresmo (No 2) pour remporter enfin la finale d?un tournoi du Grand Chelem. La Française de Genève a cueilli le titre à Melbourne en battant Justine Henin (Be-3) 6-1 2-0 et abandon. La Belge souffrait en effet de maux d?estomac provoqués par des anti-inflammatoires destinés à soulager son épaule. Amélie Mauresmo n?a pas été malheureuse en Australie. Elle a gagné deux autres parties ? contre Michaella Krajicek et Kim Clijsters ? avant la balle de match et affronté deux autres adversaires ? Nicole Vaidisova et Patty Schnyder ? qui ont joué à rebours du bon sens.

Victorieuse du Masters en novembre dernier, Amélie Mauresmo obtient à 26 ans et demi une première consécration. Depuis sa finale perdue en 1999 à Melbourne face à Martina Hingis, la Française avait souvent été trahie par ses nerfs dans les grands rendez-vous. Même si elle a bénéficié de circonstances très favorables, elle n?a rien volé dans un tableau qui réunissait les 20 premières mondiales. «J?ai le sentiment que la boucle est bouclée, relevait-elle. J?ai seulement suivi mon rythme. J?ai pris mon temps. Le déclic s?est produit à Los Angeles. J?avais trois grands objectifs: être un jour No 1 mondiale, gagner la Fed Cup et un titre du Grand Chelem. Je les ai atteints. Tout ce qui viendra désormais sera du bonus.» / si

Federer: la force sensible

COMMENTAIRE - Par Patrick Turuvani

Roger Federer a encore gagné. Septième finale en Grand Chelem, septième titre de noblesse, qui rembourre un peu plus son trône de No 1 mondial. Point de belle victoire sans adversaire de taille. Marcos Bahgdatis fut à la hauteur. Un petit peu plus haut, même, l?espace de deux sets. Avant de craquer, le mollet défaillant.

Or le tennis ne pardonne rien. Il faut tenir jusqu?au dernier point... et le gagner! Sous l?évidence se cache l?absolue nécessité d?être bon sur la durée, obstiné dans l?effort et dans la quête du point suivant. Selon le score, le football plie souvent ses matches à la mi-temps déjà. Pas le tennis. Même s?il y a 6-0! Gagner le point, encore et toujours. Le joueur focalise tout son être sur ce seul objectif. La tension est énorme et ne se relâche qu?à la fin...

On a tout dit sur Roger Fededer. Même qu?il était un dieu. Mais comme le chantait Bruel, il est plus que ça. Il est un homme. Avec ses forces et ses faiblesses. Sur un court, il demeure impassible, le visage étanche pour son rival, qui n?y repère rien.

En dehors, en revanche, il devient livre ouvert. Hier, au moment de recevoir son trophée des mains de Rod Laver, de saisir le micro, l?émotion a surpassé les mots. Federer a bredouillé avant de fondre en larmes. Magnifique. Ces larmes valent tous les coups gagnants. Elles nous aident à deviner toute la tension qui pèse sur les épaules d?un champion. Plus on tend un arc, plus la flèche va loin. Celle de Roger Fededer, partie de Melbourne, nous a touché en plein c?ur. L?homme sensible... a encore atteint son but! / PTu