Seul Haussler a osé

Mornes Vosges mais rafraîchissante victoire allemande avec le succès en solitaire à Colmar du jeune Heinrich Haussler. Les favoris, n'ont rien tenté dans la pluie et le froid.
02 août 2015, 18:44

«Difficile, piégeuse, surprenante...» Les étiquettes collées sur cette 13e étape vosgienne étaient tombées drues dans la presse pour signaler le danger et le début probable de la grande bataille des favoris. Ce matin, les effets d'annonce et les gros titres d'hier doivent encore traîner sur la ligne d'arrivée de Colmar. Après des Pyrénées rabotées, c'est un piège vosgien tout rouillé qui est venu vicier le suspense.

Rien à signaler sous la pluie, excepté le panache du jeune Allemand Heinrich Haussler, 25 ans. Si on a tremblé hier entre Vittel et Colmar, c'est de froid (surtout) et d'émotion (un peu) lorsque ce coureur né en Australie a franchi la ligne d'arrivée alsacienne. Le visage au creux des mains, les larmes au bord des yeux, le puncher-sprinter de la Cervélo a gagné avec classe et sens de la mise en scène. «J'ai eu du mal à retenir mes larmes. Dans le dernier kilomètre, je n'y croyais pas encore. Je me suis juste dit qu'il ne fallait pas que je tombe», expliquait Haussler, qui s'est imposé en solitaire à Colmar.

Parti au kilomètre 3 suite à une première banderille posée par le Français Christophe Moreau (Agritubel), Heinrich Haussler a tenu bon après avoir accéléré au kilomètre 57 pour lâcher l'Espagnol Ruben Perez Moreno (Euskaltel) et le Français Sylvain Chavanel (Quickstep). C'est sa plus belle victoire après un succès d'étape conquis lors de la Vuelta 2005.

Pellerines et gants de sortie, les favoris ont grelotté et se sont observés du coin de l'œil dans ces collines des Vosges dont on avait fait des montagnes avec les cols de la Schlucht et du Platzerwasel. Image d'Epinal autorisée, ces présumés traquenards du Tour 2009 ont accouché d'une souris et, ce matin, l'éléphant Astana avance toujours aussi tranquillement en direction du Grand-Saint-Bernard. «C'était froid, humide et un peu ennuyeux», lâchait Lance Armstrong sur «Twitter», trente minutes après l'arrivée. «Je ne me rappelle pas d'un jour aussi froid sur le Tour. L'équipe a été solide et nous avons bien contrôlé la course», complétait le septuple vainqueur de l'épreuve.

Visage émacié, pommettes saillantes et bouche ouverte, on l'avait vu, deux heures plus tôt, bien mouliner dans le col de Platzerwasel, Alberto Contador calé dans sa roue... Pédaler pour oublier la mauvaise nouvelle matinale, c'était peut-être la meilleure chose à faire pour le Texan, qui doit désormais composer sans Levi Leipheimer. Le No 4 d'Astana, victime d'une chute jeudi, a dû abandonner après constat dans la nuit d'une fracture du scaphoïde de son poignet droit.

Le «Boss» sait qu'il a perdu en Leipheimer «un allié fidèle et un ami». «On avait quatre options, on n'en a plus que trois», analyse Armstrong, qui compte officiellement Contador au rang des trois dernières possibilités. Langage de dupe, dans les Alpes l'Espagnol se sentira pousser des ailes, lui qui estime la montée de Verbier «plus courte mais plus dure que celle d'Arcalis», où il avait gribouillé sans scrupules le tableau noir du père Bruyneel.

En Valais, le Madrilène s'attend aux attaques pour l'instant fantasmagoriques de Cadel Evans (Silence-Lotto, 17e à 3'07'' de Nocentini) et d'Andy Schleck (Saxobank, 8e à 1'49''). «Ce sont nos deux adversaires les plus dangereux», précise le vainqueur 2007.

A regarder de près les profils offerts par l'ascension vers la station bagnarde, on pressent ces attaques. Mais les écarts devraient y être peu conséquents. «Verbier avantagera les grimpeurs avec cette arrivée en côte, mais il n'y aura pas de gros écarts. Ce n'est pas une ascension trop difficile», analyse le Français Charly Mottet, quatrième du Tour en 1987 et 1991 et consultant pour «Le Dauphiné Libéré».

A défaut d'être décisif, le préambule valaisan servira au moins de bonne entrée en matière dans les Alpes. /FMA

Thévenet: «Je vois de l'engagement à Verbier»

Vainqueur de deux Tours de France (1975 et 1977), le Français Bernard Thévenet reste dans les annales de la Grande Boucle comme celui qui a fait «chuter» Eddy Merckx lors de l'étape de Pra Loup, en 1975. Le Charolais (61 ans), avait alors dynamité un «Cannibale» affaibli depuis l'étape du Puy-de-Dôme lors de laquelle il avait reçu un coup de poing au foie de la part d'un «spectateur». «Nanar» Thévenet, alpagué au sortir d'une séance de serrage de pognes au village-départ de Limoges, s'est prêté aux jeux des trois questions avant l'entrée dans les Alpes.

Comment voyez-vous cette dernière semaine avec les Alpes au menu?

Il y a deux étapes très difficiles, celle qui arrive mardi à Bourg-Saint-Maurice et celle qui arrive mercredi au Grand-Bornand. Entre Bourg-Saint-Maurice et le Grand-Bornand, ce sera très dur avec notamment le col de Romme et celui de la Colombière. Là, il y aura des écarts.

Dimanche à Verbier, est-ce que ce sera enfin le début de la grande bagarre?

Je vois de l'engagement à Verbier, parce que c'est une arrivée au sommet et donc un moyen de reprendre du temps sans y laisser trop de forces. Mais comme le Ventoux fait peur à pas mal de monde, c'est aussi possible qu'il n'y ait pas beaucoup d'initiatives... C'est un Tour de France où il a fallu garder beaucoup de réserves pour la dernière semaine.

Que pensez-vous de la «guerre» Armstrong-Contador?

Est-ce que c'est vraiment une guerre, je ne sais pas...? C'est sûrement une mésentente. Ce sont deux caractères totalement opposés, avec des philosophies et des manières de communiquer différentes. Contador se concentre sur la course alors qu'Armstrong essaie d'en faire un jeu psychologique. L'Espagnol est plus fort d'un point de vue physique, mais Armstrong a quand même de la ressource morale. /fma

Roue dans roue

On a tiré sur Freire et Dean!
L'Espagnol Oscar Freire (Rabobank) et le Néo-Zélandais Julian Dean (Garmin) ont été légèrement blessés hier par des... coups de feu. L'incident s'est produit au 165e km de la 13e étape entre Vittel et Colmar, dans le col du Bannstein. Le plus touché a été Freire, à qui le médecin d'équipe a dû retirer un petit plomb dans une jambe. Le triple champion du monde a terminé l'étape. «Il a un hématome, mais il pourra repartir demain et c'est le plus important», a déclaré son responsable d'équipe. Dean a été pour sa part touché légèrement à un doigt de la main gauche.

Moreau avec la Caisse d'Epargne en 2010
L'ancien champion de France Christophe Moreau portera l'an prochain les couleurs de l'équipe Caisse d'Epargne. Domicilié à Coeuve, en Ajoie, le Belfortain de 38 ans court depuis 2008 pour l'équipe Agritubel, dont le parraineur a annoncé son retrait à la fin de la saison. Maillot jaune du Tour de France en 2001, Christophe Moreau est passé professionnel en 1995. Il est actuellement 55e du Tour à 27'58'' du leader Rinaldo Nocentini. /si

Tour de France

13e étape, Vittel - Colmar (200 km): 1. Haussler (All, Cervélo) 4h56'26 (40,481 km/h). 2. Txurruka (Esp) à 4'11. 3. Feillu (Fr) à 6'13. 4. Chavanel (Fr) à 6'31. 5. Velits (Slq) à 6'43. 6. Hushovd (No). 7. Efimkin (Rus). 8. Wiggins (GB). 9 Hincapie (EU). 10. A. Schleck (Lux). 11. Klöden (All). 12. Hupond (Fr). 13. Voigt (All). 14. Knees (All). 15. F. Schleck (Lux). Puis: 19. Loosli (S). 20. Contador (Esp). 23. Vandevelde (EU). 26. Nocentini (It). 27. Armstrong (EU). 29. Martin (All). 30. Sastre (Esp). 31. Evans (Aus). 37. Monfort (Fr). 38. Nibali (It). 41. Kreuziger (Tch). 48. Sanchez (Esp), m.t. que Velits. 75. Cancellara (S) à 7'17. 92. Rast (S) à 20'21. 118. Cavendish (GB) à 23'44''. Non partants: Leipheimer (EU).

Général: 1. Nocentini (AG2R-La Mondiale) 53h30'30. 2. Contador à 6''. 3. Armstrong à 8''. 4. Wiggins à 46''. 5. Klöden à 54''. 6. Martin à 1'00. 7. Vandevelde à 1'24. 8. A. Schleck à 1'49. 9. Nibali à 1'54. 10. Sanchez à 2'16. 11. Monfort à 2'21. 12. F. Schleck à 2'25. 13. Kreuziger à 2'40. 14. Efimkin à 2'45. 15. Sastre à 2'52. Puis: 17. Evans à 3'07. 27. Menchov (Rus) à 5'02. 67. Cancellara à 36'45. 82. Loosli à 48'28. 83. Haussler, m.t. 131. Rast à 1h28'57.

Points: 1. Hushovd 205. 2. Cavendish (GB) 200. 3. Rojas (Esp) 116. Montagne: 1. Pellizotti (It) 98. 2. Martinez (Esp) 95. 3. Feillu 64. Par équipes: 1. Saxo Bank 158h57'08''. 2. AG2R-La Mondiale à 0'34''. 3. Astana à 0'37''. Jeunes: 1. Martin 53h31'30''. 2. A. Schleck à 0'49''. 3. Nibali à 0'54''.

Changez la fréquence, pas l'appareil!

EN CHASSE-PATATE - PAR MICHAEL PERRUCHOUD

Le rôle et l'influence des directeurs sportifs sur la course ne datent certes pas d'hier. L'opposition d'Anquetil et de Poulidor fut aussi la lutte entre le roublard Géminiani et le «bon» Tonin Magne; le second affirmait bien haut que la vertu était le seul chemin qui menait à la gloire, alors que le premier polémiquait, invectivait et cisaillait quelques câbles au besoin.

Anquetil aurait-il gagné cinq Tours sans les rodomontades de son âme damnée? Le public aurait-il tant aimé Poulidor s'il ne s'était pas tenu dans l'ombre respectée de Monsieur Magne? Pas sûr.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que les mots prononcés aujourd'hui dans l'oreillette incitent plus à la retenue qu'à l'action; et que ce que l'on appelle tactique reflète bien souvent la procédure du moindre risque. Il y a trente ans encore, celui qui se montrait lors d'une étape, qui passait trois cols en tête, quelle que soit sa place à l'arrivée, et pour peu qu'il ait gagné l'amour du public, se voyait engagé pour de juteux critériums d'après Tour. Le cyclisme était un sport de proximité. Et l'amour du maillot d'un Bobet, d'un Robic ou d'un Anglade se déclinait dans chaque village au mois d'août, en fonction de l'attitude des champions sur la route.

Aujourd'hui, les sponsors imaginent, à tort ou à raison, que seul le Tour de France peut faire fructifier leur investissement. Et il est sans doute plus facile, pour les convaincre de signer pour une année supplémentaire, de leur présenter une victoire d'étape, une place dans les dix premiers au classement général, que de leur parler de l'échappée suicidaire, mais tellement belle, menée sur la route de Colmar.

Les directeurs sportifs gèrent de l'argent, paient des salaires, négocient des contrats. C'est à cela qu'ils pensent dans leur voiture alors que la course s'endort sous leurs yeux. Comme ils ont presque tous un passé cycliste, on pourrait les croire sensibles à l'épopée, à la stratégie du tout pour le tout, on pourrait les imaginer se fiant à l'instinct, aux sensations de leurs coureurs... Mais non. Temps révolus que cela.

Le peloton ne pédale plus pour le public qui se masse au bord des routes et les directeurs sportifs sont devenus des managers, comme on en trouve dans chaque entreprise; ils en ont adopté les codes et les comportements. C'est pourquoi les héros avortés du cyclisme peuvent à leur guise se masser l'oreillette ou la jeter à terre, ils entendront rarement parler de liberté!