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La dernière sorcière brûlée à Genève s'appelait Chauderon

En 1652, Michée Chauderon fut la dernière femme exécutée à Genève pour sorcellerie. L'historien Michel Porret retrace un procès qui s'est transformé en légende.

12 mars 2010, 11:00

Qui aurait cru que le tournant du troisième millénaire donnerait tant de place aux sorcières? Pourtant, ça n'arrête pas: l'an dernier, le Grand Conseil fribourgeois décidait de réhabiliter «la mémoire des victimes de la justice de l'Ancien Régime», au nombre desquelles figure la fameuse Catillon, alias Catherine Repond, «sorcière» gruérienne exécutée en 1731. Un an plus tôt, le canton de Glaris allait plus loin, avec la réhabilitation juridique de la servante Anna Göldin, dernière «sorcière» torturée puis mise à mort en Suisse, en 1782. Le film de Gertrud Pinkus, «Anna Göldin, dernière sorcière» (1991), a largement contribué à la célébrité du personnage.

L'historien Michel Porret apporte une pierre passionnante à cette «redécouverte» de l'histoire des procès en sorcellerie. «L'Ombre du diable» retrace le destin de Michée Chauderon, dernière femme exécutée pour sorcellerie dans le canton de Genève, en 1652.

Michel Porret, on a beaucoup écrit sur Michée Chauderon. Mais au final, on sait peu de choses de sa vie réelle...

C'est le problème de ces «petites» gens auxquelles on ne s'est longtemps pas intéressé, puisqu'on faisait l'histoire des rois et des puissants. De plus, certains papiers ont disparu des archives, si bien qu'on a beaucoup plus de trous dans sa biographie que d'éléments. Mais ce qu'on comprend, c'est qu'elle a été broyée par un mécanisme commun à toute l'Europe catholique et protestante jusque vers 1680: la grande chasse aux sorcières. Pourquoi elle? Dans chaque procès il y a un point noir, une subjectivité dont les papiers ne témoignent pas, et où la raison ne marche pas.

Si la «dernière» sorcière genevoise intéresse tant, c'est que son histoire marque un tournant?

Oui, c'est un procès de rupture: il se situe à un moment où le monde est en train de perdre sa nature enchantée. L'idée qu'il est possible d'intercéder pour faire le mal fait encore partie du paysage mental, mais c'est tout un contexte moral - pas forcément théologique - qui est en train de s'effriter. On est à la veille de la crise de la conscience européenne, où la vision du mal va être énormément relativisée.

Torture, pendaison, bûcher: dans cette Genève protestante, la procédure frappe par sa violence...

Par rapport à nos standards, cela paraît très violent en effet. Mais aux 16e et 17e siècles, c'est très banal... Le recours à la torture est une routine européenne: elle ne vise pas à détruire l'individu comme au 20e siècle sous la dictature chilienne par exemple, mais à briser les résistances du corps pour énoncer une vérité. Il faut savoir aussi que le rapport à la souffrance et à la dignité était très différent à l'époque.

Et la «marque» du diable?

Aussi un standard européen. La sorcière est dénudée, rasée, et les médecins vont chercher sur son corps une marque qui résulte de la copulation avec Satan: elle doit être insensible à la douleur et ne pas saigner.

Et des médecins marchent là-dedans?

Ce qui est terrible, c'est que les médecins qui ont examiné Michée Chauderon ne sont pas rentrés dans ce diagnostic. Ils devaient avoir la trentaine, et à Genève, la dernière exécution pour sorcellerie remontait à vingt-six ans: ce n'était pas leur génération. Mais on est allé chercher alors des vieux chirurgiens vaudois, qui ont diagnostiqué la marque satanique. Cela a eu un poids considérable dans la condamnation.

Michée Chauderon est pauvre, immigrée, catholique et veuve. Une coupable idéale...

Oui, ces éléments font d'elle une marginale. Elle est tout en bas de l'échelle sociale, étrangère, une population au statut très précaire, mais qui travaille car la ville en a besoin. Sans compter que dans la Genève protestante du 17e siècle, le simple fait d'être catholique était très dur. D'un autre côté, elle est intégrée par son travail: familière du logis des femmes, elle entre, elle sort, on lui confie le linge. Tant qu'il n'y a pas de problème, l'équilibre tient... /AMO - La Liberté

Michel Porret, «L'ombre du diable: Michée. Chauderon, dernière sorcière exécutée à Genève.» Ed. Georg, 259 pages

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