Les amish face à l'horreur

Vivant à l'écart, la communauté amish installée dans l'Etat américain de Pennsylvanie doit aujourd'hui affronter la dure réalité d'une société de plus en plus violente. Et le choc est pour le moins rude La double agression: c'est sans doute ce qui restera dans les mémoires de cette communauté amish de Bart Township, en Pennsylvanie, au lendemain de la tuerie dans l'école du village, qui a causé la mort de 5 fillettes lundi. Celle de la violence et celle, plus sournoise, mais tout aussi dramatique, d'une modernité avec laquelle ces descendants des anabaptistes suisses essaient de composer au mieux depuis leur arrivée dans le pays vers 1720.

04 oct. 2006, 12:00

Il a d'abord fallu appréhender la terrible nouvelle: un tireur fou, Carl C. Roberts, 32 ans, un livreur de lait bien connu dans la région, venait de faire feu sur une dizaine d'écolières. Puis, il a fallu composer avec les sirènes des ambulances, les rotors assourdissants des hélicoptères appelés en renfort pour l'évacuation des blessés, le ballet incessant des voitures de police et surtout les dizaines de reporters avec leurs camions satellites, leurs micros, leurs flashs et leurs caméras.

«Je suis confus»

«Je suis encore complètement confus, et je ne sais pas comment réagir à tout ça», expliquait hier sur ABC News, Daniel Becler, un des rares amish à avoir accepté une interview télévisée. Et c'est bien ce qui a choqué dans cette nouvelle attaque dans une école américaine: la collusion de deux mondes, qui cohabitent, tant bien que mal, se respectent, mais qui ne se mélangent que par nécessité.

«Je ne suis pas sûr qu'ils se rendent compte de l'ampleur médiatique de cette affaire, eux qui n'ont ni télévision, ni radio. Ils doivent être dépassés aussi bien par la tuerie que par cette attention qu'ils abhorrent», explique Steven Scott, chercheur au Collège d'ElizabethTown, en Pennsylvanie.

Le colonel Jeffrey Miller, de la police de Pennsylvanie, n'a pas caché avoir été retardé dans son enquête en raison des traditions locales qu'il «tient à respecter».

L'identification des fillettes a ainsi été rendue difficile en l'absence de photos, les amish refusant de se laisser photographier. «Nous n'avons pu identifier les victimes que très tard, après avoir diffusé par fax aux autorités locales les photos des fillettes prises par le personnel hospitalier», expliquait-il à la presse.

Entre-temps, certains des parents qui avaient refusé de monter à bord des hélicoptères pour rejoindre leurs enfants, ont été emmenés, par bus, dans le mauvais hôpital, faute d'identification précise. Certains parents n'ont également été prévenus que tardivement, en l'absence de téléphone.

Les réactions des journalistes américains étaient souvent aussi surprenantes que celles des amish. Ils étaient plusieurs à s'étonner du manque de sécurité autour de l'école: «Porte ouverte, pas de garde», soulignaient plusieurs reporters.

Et en effet, l'image bucolique de cette petite bâtisse aux murs jaunes au milieu des champs contraste avec les barrages de sécurité mis en place dans la plupart des écoles américaines depuis les trop nombreuses tragédies qui ont secoué leurs préaux et leurs salles de classe. Ainsi à New York par exemple, il n'est pas rare pour les enfants d'avoir à passer par un détecteur de métal, les forçant à patienter tous les matins dans de longues queues qui ne font que rallonger leur journée.

«Ils comprennent»

Malgré toute son horreur, Steven Scott ne pense pas que cette tragédie affectera les relations entre les Amish et les «Anglais»: «Les amish comprennent qu'il s'agit d'un acte isolé par un individu malade».

Loin d'être retranchés de la modernité, les amish vivent au milieu d'elle, même s'ils continuent à renoncer à l'électricité, à l'automobile ou au téléphone. Leur nombre a fortement augmenté depuis les années 1950 aux Etats-Unis. On en compte près de 180.000 disséminés dans une vingtaine d'Etat, en particulier en Ohio, Pennsylvanie et Indiana. «Comme leur nombre ne cesse de croître, ils rachètent souvent des fermes dans des régions où ils n'étaient pas présents jusque-là», explique encore Steven Scott. / MPM-La Liberté