Danser amour et enfer

La chorégraphe d'origine neuchâteloise Joëlle Bouvier présente ce soir une vision ludique du corps en mouvement. Elle continue sa carrière sans Obadia, mais avec la même détermination humaniste Dans le roman «L'acrobate» de Jacques Serena, on rencontre Jeanne B, seule actrice pour laquelle le narrateur s'enthousiasme d'avoir écrit. Dans un fauteuil de l'arrière-scène du théâtre du Passage, on rencontre Joëlle B, chorégraphe capable de glisser en mouvements sur le ludisme de l'amour, comme on pourra le voir ce soir à Neuchâtel ou de s'enfoncer dans les glaces de l'enfer cher à Dante avec 28 danseurs, à Nancy.

02 févr. 2006, 12:00

Elle s'appelle Bouvier, comme son cousin Robert qui la programme pour la troisième fois. Elle a quitté Neuchâtel pour Paris à 17 ans afin d'embrasser une carrière de danseuse contemporaine. Ah non pardon, elle n'aime pas le mot: «Il faut s'en débarrasser, on entend contemporain et l'on croit que l'on va s'ennuyer. Il faut trouver une autre expression, je réfléchis encore. Mes spectacles parlent des sentiments, des relations, du plaisir, de l'Homme.»

«Françoise Letellier est venue avec moi au Ministère de la culture expliquer qu'un artiste pouvait prendre du temps pour lui, sans savoir s'il allait aboutir»

Pour les «dansophiles», le nom de Bouvier reste accolé à celui d'Obadia; leur compagnie L'Esquisse a bouleversé des générations de spectateurs. Au Havre, on les avait baptisés «les deux chorégraphes de la porte Océane». En 1999, ils décident de travailler séparément: «C'était une relation fusionnelle et osmotique, mais un peu étouffante. Nous avons éprouvé le besoin de se confronter à soi, de se retrouver seul.»

Elle part alors en recherche et Françoise Letellier, directrice de la scène nationale de Sceaux lui fait confiance: «Elle m'a choisi. Elle m'a laissé une liberté absolue et est venue avec moi au Ministère de la culture expliquer qu'un artiste pouvait prendre du temps pour lui sans savoir s'il allait aboutir.» En septembre, elle a présenté une étape de ce travail que l'on pourra découvrir au printemps au prestigieux théâtre de la Ville de Paris: «Je pense qu'il s'appellera «Merci pour les fleurs», mais j'aimerais bien changer de titre à chaque représentation.»

«Mon corps, un complice»

Elle revient à Neuchâtel au moins deux fois par année avec ses enfants, une famille qu'elle a construit à 40 ans, parce qu'elle a choisi une vie pas comme les autres: «Aujourd'hui encore, je ressens une sorte d'urgence créatrice. J'aime la vie au studio avec les danseurs, j'aime la vie à travers le spectacle. Lire, écouter, voir.» Elle trouve important que la danse intègre aujourd'hui tous les corps: «Un vieux qui ouvre les bras, c'est de la danse comme l'a si bien montré Pina Bausch dans «Contact of»» . Mais Joëlle Bouvier ne fait pas comme si l'âge n'existait pas, elle se rend compte qu'un danseur de 35 ans peut être considéré comme trop âgé sur ce qu'elle ne rechigne pas à appeler le marché. Mais la position de chorégraphe la place ailleurs: «Je fais avec mon temps qui s'en va et cela me fait bizarre parfois. A part un peu d'endurance, je n'ai pas l'impression d'avoir perdu quoi que ce soit. Mon corps reste un bon complice. Oui, il m'arrive parfois de m'endormir dans le métro après des répétitions, ce qui ne m'arrivait jamais précédemment.»

Sa passion de la danse elle veut la partager parce qu'elle trouve que son art peut offrir des émotions dans un registre aussi large que la peinture: «Entre une totale virtuosité et l'infiniment petit. Mais la danse de notre temps intègre aussi le cirque, le chant, le son qui change l'atmosphère.» Elle avoue s'ennuyer un peu plus au théâtre, même si hier encore elle a été bouleversée par une comédienne. «Un corps habité, vivant, elle ne faisait presque rien et m'a fait oublier sa fixité. C'était beau à en pleurer.»

Pour Joëlle Bouvier, l'art ne peut se pratiquer sans humanité; elle cite volontiers l'exemple du metteur en scène Heiner Goebbels: «Un formidable créateur et un homme d'une qualité d'écoute incroyable. Je déteste les chorégraphes qui maltraitent les danseurs, même si je suis parfois injuste. J'aime me laisser guider par les interprètes, je suis une éponge.» En pressant la matière spongieuse de l'âme on retrouve cet esprit malicieux, lunaire, enivrant de sincérité. /ACA

Neuchâtel, théâtre du Passage, ce soir à 20 heures

Des baisers pour les amis

Cette création de 2002 pour huit danseurs, «De l'amour», la chorégraphe Joëlle Bouvier se réjouit de la partager avec ses amis neuchâtelois: «Je rigole à chaque fois comme la première fois.» Elle aime les baisers de ses jeunes interprètes, leur fougue, leur optimisme: «C'est sympa, joyeux, juste, tranquille. Je crois toujours follement au sentiment d'amour, c'est ce qui me fait ressentir la vie avec le plus d'excitation. L'amour est capable de tout et que dire de la peur de le perdre... Le mal d'amour est terrible, on le connaît tous, mais on n'a plus envie de le toucher.»

Elle parle avec passion de tous ses danseurs et tient à mentionner Panagiota Kalimani, la troublante Antigone de «Fureur»: «Sans elle, je ne remonte pas «De l'amour». J'ai besoin de sa sensualité, de sa féminité.» Un spectacle avec un zeste de tango, une grande fille et un fauteuil de guingois. /aca