Amour fleuve /fleuve amour

Aimer. Conjuguer le verbe corps. Conjurer la peur peau. S'armer de baisers, de caresses et d'objets aimés. Aimer en bizarre et en bazar comme dans «Jour de fête» de Tati, aimer en grisaille urbaine et désenchantée comme dans «Sue perdu dans Manhattan» d'Amos Kollek. Cela se déroule un jeudi soir à Neuchâtel, mais avec une vision intemporelle.

04 févr. 2006, 12:00

Dans «De l'amour», la chorégraphie proposée par Joëlle Bouvier dans une salle du théâtre du Passage où les âmes remplissaient tous les fauteuils, respire l'amour baroque, transpire le romantisme mélancolique. Une pièce dansée où l'on entend les accents, les nationalités, comme une cartographie, comme l'esquisse du corps à aimer, où l'on sent les volutes de tabac amoureux rouler sur les corps, où les plumes et les confettis disent le bonheur ludique de croquer l'amour.

Pour ce spectacle, Joëlle Bouvier a résolument opté pour un lyrisme ample et construit. La danse peut au premier regard sembler académique. Mais les huit jeunes interprètes défont les codes avec une foi gouleyante. Eun Youg Lee proposant peut-être la prestation la plus désacralisée. Elle joue sur sa puissance de danseuse calligraphe, sur l'aisance de ses mouvements saccadés et efficaces. Les autres semblent plus ouvertement du côté de la sensualité, du corps débordant de sève, d'élan. Pangiota Kalimani bouleverse en femme fatale esseulée et prête à tout. La scène où elle supplie un partenaire de la prendre, de l'emmener, de la délivrer devient ambiguë. L'homme jouant son rôle de prédateur sans respect pour l'inimitié frémissante.

«Pangiota Kalimani bouleverse en femme fatale esseulée et prête à tout»

Ce spectacle séduit par ses ruptures de ton. «De l'amour» évoque la banalité du couple, à travers une scène de plage sur un plateau à roulettes tiré par une danseuse. Mais ne s'en contente pas, la dame enflammant le journal de son mec.

Une des scènes les plus réussies étant celle où une femme arrive sur scène dans une robe fourreau rouge venu du ciel et qu'elle finit en petite tenue avec des papillons de couleur vive partout sur son corps.

L'atmosphère sonore change sans cesse: cris d'oiseaux et refrains pop, orage et opéra, toutes les musiques pour dire l'amour qui dérange et arrange. Joëlle Bouvier décrit la condition multiple et vacillante de jeunes gens noyés dans un monde où les rêves passent trop vite, alors elle leur redonne des alibis amoureux, des gadgets généreux comme ce parapluie cassé qui donne la vie à des ballons roses.

Comme chez Buster Keaton la gaffe peut-être réflexive. Les lumières de Rémi Nicolas apposent la dernière caresse sur le visage. Les corps roulent sur le plateau, s'enlacent, se repoussent, crient leur émancipation. Le corps amoureux existe dans toute sa fragilité complexe. / ACA