Petite musique de l'homme

Le peintre et graveur chaux-de-fonnier Jean-Michel Jaquet vient de remporter le tout nouveau Grand Prix Migros, doté de 50.000 francs. Son projet, «La grande partition», sera réalisé dans un espace public aimerais que le spectateur se retrouve devant mon oeuvre comme devant les hiéroglyphes avant qu'on sache les déchiffrer: comme face à un grand mystère». Jean-Michel Jaquet est heureux, il vient de remporter le tout nouveau Grand Prix Migros: 50.000 francs qui lui permettront de réaliser, dans un lieu public, le projet monumental qui a emporté l'adhésion du jury (voir encadré). Le peintre, dessinateur et graveur chaux-de-fonnier a reçu son prix jeudi, nous l'avons rencontré peu avant la cérémonie, dans les murs de l'hôtel DuPeyrou. «C'est un honneur d'avoir été sélectionné», dit-il. Expressif et passionné, il a expliqué son projet.
01 août 2015, 23:38

«D'abord, je n'ai jamais pu réaliser une grande oeuvre gravée à cause du coût. Avec Walter Tschopp, parrain du projet, nous avons donc tout de suite choisi la gravure». C'est avec l'imprimeur-lithographe Raynald Métraux à Lausanne, avec qui il travaille depuis 20 ans, que l'artiste réalisera cette oeuvre.

Jean-Michel Jaquet s'est inspiré de la structure même du mur qui accueillera son oeuvre, à la Faculté des sciences de l'Université de Neuchâtel, au Mail. «J'ai utilisé comme point de départ les marques de coffrage du béton, pour réaliser des sortes de cartouches de 2 m sur 50 cm». Une composition de 96 estampes réalisées à partir de quatre pierres lithographiques seulement viendra déployer cette «Grande partition» qui raconte, comme dans une écriture non encore déchiffrée, la petite musique de l'homme.

Son écriture passe par des bâtonnets, porteurs des significations liées aux deux directions fondamentales que sont l'horizontalité (le flux du temps, ce qui avance, mais aussi ce qui est couché, l'homme mort) et la verticalité (l'évolution, ce qui monte, l'esprit, la vie). «Je travaille de plus en plus la polyphonie de la ligne, la ligne pour elle-même et tout ce qu'elle permet de suggérer». Ici, ces bâtonnets évoquent l'homme: l'homme qui va, l'homme qui fait l'amour, l'homme endormi ou l'homme mort. «On peut y voir des signes d'écriture, des personnages, une écriture musicale ou alors chromosomique. La simplicité des signes permet de multiplier les interprétations».

L'art du contrepoint

Techniquement, l'artiste a réalisé quatre dessins sur quatre pierres, reportés à l'envers sur quatre autres pierres. A partir de ces modèles de base, Jean-Michel Jaquet a imaginé un art combinatoire s'inspirant du contrepoint chez Bach: les modules sont combinés à deux ou à trois, sont reproduits en miroir, en renversement, en renversement du miroir. Les 96 variantes obtenues et juxtaposées composent l'oeuvre, sur laquelle l'artiste interviendra encore à la gouache blanche: «C'est ma part de liberté, j'improviserai comme le musicien de jazz».

Si le projet est techniquement très complexe, l'artiste insiste sur la simplicité de l'émotion qu'il dégage. Il a voulu réaliser une oeuvre sereine et discrète, qui s'intègre au lieu, «à son architecture étonnante». «La grande partition» devra être terminée en juin 2007.

«J'ai toujours été fasciné par les partitions, raconte Jean-Michel Jaquet. Gamin, je voyais la ligne du sol comme étant effectivement le sol sur lequel on marche et tout ce qui venait au-dessus comme des choses qui poussaient, qui s'élevaient. En dessous, c'était la clef de fa, la cave, l'accès au monde des profondeurs telluriques. C'était le domaine du fa et je ne voulais pas y aller, je ne voulais pas l'apprendre, il me faisait peur». / SAB

Un prix, un projet

Jean-Michel Jaquet est le lauréat du premier Grand Prix culturel imaginé par la société Migros Neuchâtel-Fribourg, qui souhaitait utiliser une partie de son «pour-cent culturel» de manière plus audacieuse que l?aide actuelle aux diverses saisons et créations en cours. «Ce Grand Prix se matérialisera dans un projet annuel», expliquait Jean-Pierre Jelmini, directeur du Grand Prix, lors de la conférence de presse. «Il existe peu de prix de cette importance dans les cantons de Neuchâtel et de Fribourg».

Pour juger de la qualité des projets, un jury de professionnels a été rassemblé, représentants de plusieurs domaines artistiques. Chacun d'entre eux devait parrainer un projet. «A la suite d'un certain nombre de tours de scrutin, c'est le projet de Jean-Michel Jaquet qui a été choisi».

Un artiste majeur

Walter Tschopp, conservateur de la section des arts plastiques du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel, est le parrain du projet gagnant: «Jean-Michel Jaquet est un artiste majeur. Il était évident que je présenterais un projet avec lui, et comme je savais qu'il travaillait avec un lithographe de génie, j'ai opté pour la gravure. Jean-Michel Jaquet compte une centaine d'expositions personnelles, mais comme il travaille surtout sur papier, il n'a presque rien dans le domaine public. J'ai vu qu'il y avait là quelque chose de nouveau à faire, qu'il fallait profiter de ce prix qui génère un projet, pas qui vient le couronner». / sab