Passage de témoin

02 août 2015, 18:47

Le choc. Comme la grâce dont Paul Claudel dit avoir été touché près d'un pilier de Notre-Dame de Paris. Moi, c'est la réincarnation. En crapahutant aux confins de l'Ariège et du Haut-Béarn, j'ai eu soudain l'intime conviction d'être le fils de Cannelle, la dernière ourse de souche pyrénéenne, lâchement abattue il y a cinq ans en laissant un orphelin: moi!

Claudel a été frappé un soir de Noël en écoutant le Magnificat sous des voûtes gothiques. Moi, c'est par une crotte, aperçue au détour d'un chemin de berger à la limite des premiers névés. Un petit tas de crotte desséché qui m'est apparu, sans le moindre doute, comme le message de filiation que m'avait laissé maman avant de revenir s'écrouler aux pieds du chasseur, me permettant de déguerpir.

Ce choc ne m'a toutefois pas recouvert de fourrure, ni lancé au galop à la recherche d'un tronc à miel. Je suis resté tel quel - sauf dans ma tête. J'ai donc jugé bon d'aller m'annoncer chez le responsable du Programme de réinstallation des ours en Pyrénées. Mais ça ne s'est pas très bien passé. Il m'a tout de suite braillé au museau que le seul fils de Cannelle, c'était lui!

Voyant son gros couteau, je lui ai balancé un coup de patte, qui lui a brisé net les cervicales. Une analyse génétique devait ensuite révéler qu'il avait menti. Moi, on me croit. Alors que, dans ce grand parc ombragé, des savants en bouse blanche me questionnent en me donnant des bonbons, en réalité je gambade avec les marmottes sur la frontière espagnole. Et maman est en paix.