Le passé ne passe pas

Dans un camp de «déplacés» tchadiens, un cinéaste ranime la mémoire, ressuscite la parole. Un film indispensable qui porte l'art du documentaire à son plus haut niveau. Entretien avec l'auteur de ce «miracle», le cinéaste suisse Olivier Zuchuat qui sera présent ce week-end à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds.
08 mai 2009, 10:01

Votre parcours est plutôt atypique: études de physique, maths, littérature, philo, le théâtre et, enfin, le cinéma… Pourquoi le cinéma?

En parallèle à mes études, j'ai fait du théâtre, de plus en plus, au point d'arrêter la physique. Pendant deux ans, j'ai été l'assistant de Mathias Langhoff. Puis j'ai décidé de faire plutôt du cinéma documentaire. Je pense que ma volonté d'élucidation du monde était plus forte que ce que permet le théâtre, qui, souvent, n'a pas une réactivité immédiate face à ce qui se passe. C'est ce qui me restait de mes études scientifiques: une volonté de comprendre la complexité des choses.

Après «Djourou, une corde à ton cou» en 2005, qui portait sur la dette, vous retournez en Afrique tourner votre second long métrage documentaire, avec quelle intention, cette fois?

Je voulais faire un film sur les réfugiés parce que j'étais frappé par cette idée que les caméras sont toujours là quand il y a des batailles, de l'action. Mais quand vous avez des gens qui restent assis pendant des années sous des tentes, il n'y a plus personne pour filmer! Je me suis dit que j'allais faire un film sur cette attente, un film qui essayerait de montrer ce que ça veut dire que de rester une éternité sans rien faire, avec juste des souvenirs traumatiques pour tout bagage.

Votre film est empli d'une dignité impressionnante! Vos choix de cinéaste n'y sont pas étrangers, bien au contraire…

Je pense que ce qui a fait la différence c'est que je suis resté très longtemps assis par terre, à attendre, à discuter avec les gens avec qui j'arrivais à parler… Une fois le tournage commencé, je leur ai demandé de s'adresser non plus à moi mais à la caméra, je leur ai dit que c'était une possibilité de parler au monde… La question du respect de ce qu'ils allaient dire était capitale. J'ai réfléchi longtemps à la position de la caméra. Surtout pas trop près, parce que je ne voulais pas être un voyeur qui, avec son zoom, fusille un témoin pour essayer de faire couler les émotions.

Vous avez opté pour des plans fixes, frontaux d'une durée assez exceptionnelle, en regard de l'accélération médiatique qui prédomine aujourd'hui…

La frontalité est un dispositif qui magnifie la parole, qui va la faire exister en tant que parole et qui va de pair avec le parti pris de montage qui était de ne pas couper. Pour moi c'était très important, je n'allais pas commencer à saucissonner ce qu'ils avaient dit. Ce ne sont pas des interviews mais des prises de parole. Quand on prend la parole, on la rend à la fin, donc j'ai attendu qu'ils l'aient rendue! /VAD

Neuchâtel, Bio, demain à 18h15; La Chaux-de-Fonds, ABC, dimanche 10 mai à 18h15. Projections en présence du réalisateur

Mémorial cinématographique

Voilà un film dont personne ne saurait faire l'économie! Ancien assistant du metteur en scène Mathias Langhoff, le réalisateur suisse Olivier Zuchuat signe avec «Au loin des villages» un documentaire qui, en moins d'une heure trente, nous réconcilie avec l'idée même du cinéma, art du temps, de la trace, de la présence. Pendant plus de deux mois, Zuchuat s'est volontairement «enfermé» dans un camp de «déplacés» oubliés du monde. Il s'agit de rescapés des tueries du Darfour, dont l'existence est littéralement suspendue à l'idée pourtant très hypothétique d'un retour dans leurs villages.

Par son attitude, faite de lucidité, de respect et d'écoute, le cinéaste a réussi l'impensable: faire advenir le témoignage, en se coulant dans la durée très peu médiatique de l'attente. Procédant le plus souvent par plans fixes, qui cadrent ses protagonistes assis par terre, Zuchuat est parvenu à capter une renaissance de la parole absolument bouleversante. Exigeant pour le spectateur soûlé par le maelström télévisuel, ce dispositif profondément éthique sauvegarde l'intégrité douloureuse du témoignage, très loin de toute esthétisation de la misère. A l'exemple de ce survivant, à la dignité insurpassable, qui égrène lentement les quarante-huit noms de ses pairs massacrés, conférant au film la dimension d'un mémorial. /vad