Elle rayonne à l'infrarouge

Le projet de Christophe Studer en hommage au Corbu se joue dès ce soir. Entretien avec la Québécoise Diane Labrosse, qui vient avec ses 25 ans d'expérience électronique à La Chaux-de-Fonds Une main qui survole un instrument, des ondes, du bruit, des climats entre fureur et plénitude. La Montréalaise Diane Labrosse est la dernière arrivée à La Chaux-de-Fonds pour le projet du pianiste Christophe Studer: «La bouillie d'Heidi». Depuis une dizaine d'années, elle a lâché les touches de son synthétiseur pour un échantillonneur, qui lui permet d'enregistrer numériquement des sons et de les délivrer par le mouvement au-dessus de deux petits rayons infrarouges. L'improvisatrice joue, trafique, intègre des sons et des effets. Depuis mercredi elle apporte sa trame bruitiste et texturale au projet de Christophe Studer. «Pour moi et mes sons pas nécessairement mélodiques, il est très intéressant de rejoindre spontanément et en toute liberté des musiciens de grande qualité plutôt influencés par le jazz.»

04 févr. 2006, 12:00

Le pianiste a depuis novembre laissé ses compositions grandir en trio, en quintet, avec un choeur et en contact avec les textes de Le Corbusier ou d'Emily Brontë. Jeudi matin, sur la scène du Bikini Test, Diane Labrosse est très concentrée sur ses parties, semble toujours essayer, se lover dans le son grouillant, distordu, ample et sinueux. Le décalage frappe entre la violence musicale de l'artiste et le calme apparent qui se dégage de la lectrice de Jacques Attali: «Un homme brillant, oui c'est le mot.»

L'improvisatrice a suffisamment travaillé avec des poètes pour savoir comment faire naître une ambiance rapidement: «J'essaie de comprendre l'esprit de chaque pièce et de réagir en complémentarité ou en opposition. Mais sans utiliser des références directes, j'aimerais trouver le lien entre les voix, l'écriture musicale et l'ambiance générale, le «mood». Mais tout peut changer en «live», je suis incapable de rejouer cinquante fois de la même manière.»

Un nouveau souffle

Diane Labrosse est active depuis plus de vingt-cinq ans sur la scène improvisée canadienne dans des collectifs de musiciennes comme Wonderbrass et la maison de production Supermémé, devenue Supermusic. Le public du P'tit Paris avait découvert en 2004 le trio Les poules déjà avec Christophe Studer et Lucien Dubuis du duo Les pouces. «Avec la saxophoniste Joane Hétu et la percussionniste Danielle Palardy Roger nous avons une grande complicité. Dans les années septante, nous étions très actives dans le militantisme féministe, dans les années 80 on jouait des pièces acoustiques et electros.»

Le dernier opus des Poules «Prairie orange» paru en 2002 sur le label Dame, propose des univers étranges et envoûtants, toujours sous tension dans des compositions comme «L'étroite moustiquaire» ou «L'appel de la marmotte». Elle se réjouit du nouveau souffle de la scène des musiques actuelles au Canada: «Les jeunes créateurs chez nous sont moins influencés par le rock qu'en Europe. Ils s'activent dans la recherche sonore influencée par le jazz, la musique contemporaine, le folklore et l'improvisation.»

Des bruits du quotidien

Comme compositrice, Diane Labrosse propose depuis une dizaine d'années des pièces pour sirènes de cargos dans le port de Montréal: «Une manière de faire sonner ces vieux bateaux stationné dans le port l'hiver; cela commence à avoir un grand succès même par moins vingt le public vient. Cette année, je vais intégrer des sons en boucle de locomotive et un orchestre de percussions.»

Il lui est aussi arrivé d'écrire pour un nonet de piano jouets. Dans un projet solo, elle a aussi créé des «pièces assez musicales» à partir des bruits du quotidien. «J'écoutais volontairement l'univers sonore des cafés, les conversations, les bruits de la rue, les sons du dehors. C'en devenait presque une obsession, je suis contente de refaire autre chose.»

Elle travaille aussi beaucoup sur la texture du son en utilisant de nombreux haut-parleurs: «Cela permet de retrouver une nouvelle spatialisation et d'explorer de nouvelles directions.» Pour elle, l'aventure chaux-de-fonnière tient toutes ses promesses dans la rencontre humaine, car improviser c'est aussi garder toute son attention pour l'interaction avec l'autre. / ACA

Les secrets d'Heidi

Le théâtre de L'Heure bleue accueille ce soir et demain «La bouillie d'Heidi», une des aventures collectives de musique improvisée les plus intéressantes, de ces dix dernières années, en Suisse romande. Le pianiste Christophe Studer a réussi à réunir à ses côtés sept prodiges du jazz d'aujourd'hui autour de partitions dédiées à l'architecture de Le Corbusier. Les Biennois virtuoses et délirants Lucien Dubuis (clarinette basse) et Lionel Friedli (batterie); la diva underground américaine Linda Sharrock (voix); l'extraterrestre finlandais Kalle Kalima; le souffleur décapant et berlinois Daniel Erdmann (saxophones) et Diane Labrosse.

Mais aussi le choeur du lycée Blaise-Cendrars qui entonnera notamment «Never again, again» sous la direction attentive de Dania Rodari. Des textes seront aussi déclamés par le comédien Philippe Vuilleumier. Dans une scénographie de Nicole Grédy, on pourra aussi voir les vidéos de Michael Jasari et Dimitri Wenker notamment réalisées en Inde, une des autres étapes de la Bouillie. / aca

La Chaux-de-Fonds, L'Heure bleue théâtre, samedi 4, à 20h30 et dimanche 5, à 17 heures