De l'inconvénient d'être né juif américain

Il était temps. Pour leur quatorzième long-métrage, les jumeaux Coen exhument enfin leurs origines juives. Partant, Larry Gopnik, leur protagoniste, va vivre un véritable martyre. Avec, à la clef, l'un des tout grands films des réalisateurs de «No Country For Old Men», sinon le meilleur!
22 janv. 2010, 11:04

Le nouveau film de Joel et Ethan Coen commence par un prologue parlé en yiddish qui prend son sens après coup. Parodiant un vieux film fantastique, avec ses teintes sépia et son format carré, les jumeaux narrent la mésaventure d'un mari naïf qui ramène un rabbin à la maison. A tort ou à raison, son épouse prend ce dernier pour un «dibbouk» (un revenant) et lui enfonce un couteau dans le cœur. Chancelant, le rabbin quitte alors ce foyer plutôt inhospitalier. On ne saura jamais ce qu'il en était vraiment, les Coen se gardant bien de lever le mystère, préférant rester ambigus jusqu'au bout - le générique de fin désignera certes ce personnage sous le terme de «dibbouk», mais en lui adjoignant un point d'interrogation.

L'incertitude qui préside à cet apologue va contaminer le film dans son entièreté. Sautant à pieds joints dans les années soixante, les deux frangins assènent au pauvre Larry Gopnik (Michael Stuhlbar) une multitude de coups du sort auxquels le malheureux va s'évertuer à trouver un sens, en vain bien sûr. Quitté par sa femme, qui lui préfère son meilleur ami, ignoré par ses deux enfants, deux ados égocentriques, Larry s'inquiète aussi pour sa situation professionnelle. Persécuté par un étudiant asiatique qui veut acheter son examen, il reçoit aussi des lettres anonymes en mesure de compromettre sa titularisation définitive de professeur de physique!

Désespéré, Larry décide alors de s'en remettre à la religion pour élucider la cause profonde de tant d'avanies. Consultant tour à tour trois rabbins, placés toujours plus haut dans la hiérarchie, notre «héros» récolte en guise de réponse des paraboles alambiquées qui le persuadent surtout de l'inconsistance de son existence.

Par le passé, les Coen ont créé quelques figures juives importantes, comme dans «Barton Fink» ou «The Big Lebowski», mais c'est la première fois qu'ils évoquent directement leurs racines, d'autant que l'époque liée au film remonte à celle de leur enfance. D'une drôlerie irrésistible, leur évocation n'épargne pas les leurs, même si les jumeaux ont pris soin de préciser, toujours dans le générique de fin, qu'«aucun juif n'a été blessé pendant le tournage».

Dans la carrière des Coen, «A Serious Man» constitue un jalon essentiel, dans la mesure où il justifie la dimension très référentielle de leur œuvre. Baignant dans ce judaïsme à l'américaine qui passe par une forte intégration ayant pour effet de liquider une bonne part de l'identité juive, les jumeaux ont comblé le vide avec l'histoire du cinéma hollywoodien, au risque de reléguer leurs origines au rang de fantômes et d'œuvrer dans un entre-deux identitaire irrémédiablement frappé du sceau de l'ambiguïté. /VAD

Neuchâtel, Bio; La Chaux-de-Fonds, Corso; 1h45