Marcel Schmitt, anti-héros qui est revenu de l'enfer

12 juin 2011, 14:54

Marcel Schmitt a vécu près d'un demi-siècle à La Chaux-de-fonds où il a exercé le métier d'infirmier. A 88 ans, l'homme a conservé de son enfance passée en Alsace un savoureux accent du pays qui accompagne chacune de ses phrases. Ce rescapé de la deuxième guerre mondiale témoigne avec beaucoup de dignité de son expérience dans un livre intitulé «Journal d'un antihéros» paru en 2004 aux éditions G d'Encre au Locle.

Il se destine au noviciat
En 1939, le jeune Alsacien a 17 ans. Il vit depuis plusieurs années en internat, à l'école des missions des Pères capucins à Strasbourg-Koenigshoffen. Il rêve de devenir capucin, et de partir comme Père missionnaire à Madagascar. Mais la guerre éclate, l'Alsace est annexée à l'Allemagne, et tous les projets du jeune homme sont bouleversés. «Le couvent a été fermé par décret du Reich». En 1941, le jeune homme se voit enrôlé de force dans l'armée allemande. «Nous étions une vingtaine à partir en caserne. À ce moment-là, on ne savait pas encore qu'on allait faire la guerre».

Un journal malgré l'interdiction
Un mois après son enrôlement, Marcel Schmitt se met à décrire tout ce qu'il vit dans un journal intime. L'idée lui vient lors d'une de ces innombrables théories en chambre avec l'instructeur: «Il a dit qu'il était strictement interdit aux soldats de tenir un journal, car cela pouvait tomber entre les mains de l'ennemi. Alors, un peu par esprit contradictoire, cela m'a donné envie de tenir un journal» explique l'homme avec un brin de malice. Se retrouver dans une caserne militaire a constitué un gros choc pour le jeune homme. «Mais heureusement, j'ai rencontré deux copains, Alfred et René, qui m'ont dégrossi. On peut dire qu'ils m'ont appris à vivre». 

Un ange gardien qui veille
Dans le récit de Marcel Schmitt, on est frappé par sa capacité à se sortir de situations extrêmes, en développant certaines techniques de survie. «Plus j'avais la trouille, plus je savais le geste approprié qu'il fallait accomplir. C'est comme si la peur me dictait ce qu'il fallait faire juste». Si Marcel Schmitt a réchappé au pire, c'est aussi grâce à la solidarité qui régnait entre camarades, notamment en Russie où il a passé plusieurs jours dans la neige avec une température allant jusqu'à –50 degrés. «Alfred, René et moi, nous veillions les uns sur les autres. Car si on s'endormait plus de dix minutes, on ne se réveillait jamais». Marcel Schmitt a vu mourir nombre de ses amis, et vécu des situations d'une violence extrême. Quand on lui demande s'il a l'impression d'avoir eu un ange gardien, il acquiesce: «J'en suis certain».

Du côté de ceux qui sauvent des vies
Aussi étonnant que cela paraisse dans un tel contexte, Marcel Schmitt n'a jamais dû tirer sur un homme. Il s'en réjouit: «Je n'ai jamais participé à des attaques. Les trois fois où je me trouvais au front, c'était la débâcle. Il n'y a donc pas eu d'obligation de se défendre. J'ai toujours prié le Bon Dieu en lui disant: épargne-moi, tu sais que je ne suis pas ici pour tuer». Au contraire, Marcel Schmitt a fait partie de ceux qui apaisaient les souffrances et sauvaient des vies puisqu'il a officié comme infirmier anesthésiste. «Nous faisions tout ce que nous pouvions pour sauver des vies, mais les blessures de guerre sont multiples et très graves, elles s'infectaient souvent. Et nous travaillions dans des conditions d'hygiènes déplorables».

Vivre pour oublier
Comment peut-on survivre à tant d'atrocités? Marcel Schmitt confie qu'à son retour de la guerre, en 1945,  il a cherché à oublier le plus vite possible ce qu'il avait vécu. «J'ai eu de la chance d'avoir peu de séquelles psychologiques, par contre, j'ai eu mes deux pieds paralysés, ils le sont toujours». Marcel Schmitt a exercé comme infirmier dans un hôpital à Lyon. Puis, lors d'un remplacement de deux mois dans un hôpital à La Chaux-de-fonds, il rencontre l'amour avec un grand A. «Nous allons fêter nos noces de diamant en juillet prochain». C'est d'ailleurs sa femme, Hélène, qui l'encourage il y a quelques années à retranscrire au propre tous ces papiers entreposés dans des cartons dans le but d'en faire un souvenir de famille.

Un témoignage devenu livre
Marcel Schmitt raconte: «L'idée ne m'enchantait pas, mais je m'y suis mis. J'ai passé plus de 3 ans à trier les papiers, certains passages m'ont fait beaucoup de mal. J'ai eu des doutes, je me suis demandé si j'avais raison de remuer tout ça». Après un premier tirage à compte d'auteur, un éditeur de la région est venu lui proposer de publier ce journal. «J'étais étonné que tellement de monde s'intéresse à cette vieille histoire… ». Marcel Schmitt a reçu le prix Gasser en 2004 pour son œuvre, et il continue d'apporter son témoignage lors de conférences dans la région. /NHO