Logos rock, codes-barres et jouets

Le Centre d'Art Neuchâtel refait parler de lui avec «Bijoux de famille». Une exposition collective disparate où les artistes sont invités par leurs prestigieux aînés. Gianni Motti inverse les règles du jeu... La descendance. Demander à un artiste contemporain coté de dénicher son successeur symbolique. Voilà une manière Lacanienne de reprendre le flambeau. «Nous donnons naissance à une exposition improbable qu'aucun commissaire n'aurait pu penser ainsi. Aussi improbable que certaines familles», sourit Arthur de Pury. Avec les autres membres de Kunstart, il relançait hier officiellement les activités artistiques du Centre d'Art Neuchâtel (CAN) après la douloureuse disparition d'un de ses pères, Jean-Pierre Huguet à fin 2006 et quelques problèmes structurels.

13 avr. 2008, 12:00

Grâce à «Bijoux de famille», l'exposition qui sera vernie ce soir au Kunstart, entend s'ancrer dans l'histoire exceptionnelle de ce lieu longtemps marqué par la patte de Marc-Olivier Wahler, aujourd'hui directeur du Palais de Tokyo, à Paris. «Nous aimerions faire fructifier cet héritage, cette renommée internationale, tout en rendant le lieu beaucoup plus populaire à Neuchâtel.»

Les dix jeunes artistes qui dévoilent leurs secrets bénéficient de parrains dénichés dans les monographies des riches années 1990 du CAN. Evidemment, les plus anarchistes Olivier Mosset, Vaudruzien de l'Arizona démangé par la géométrie et Fabrice Gygi, Genevois punkoïde adepte de la toile cirée, répondent: «Après moi le déluge, je me fiche de ma succession.» Et pourtant chacun finit par donner un nom: Stéphane Kropf pour Mosset «parce qu'il fait de la peinture» et Luc Mattenberger pour Gygi car «tout le monde dit qu'il fabrique les mêmes trucs que moi».

L'exposition «Bijoux de famille» fascine car elle éparpille, mélange, provoque l'interaction des contraires, essaime. Ainsi les grands tableaux de Kropf, magnifiques fresques noires blanches qui reproduisent mystérieusement des systèmes de cryptage japonais et américains côtoient de minuscules jouets en fonte de Josef Maria Odermatt, jeune artiste né en 1934. «Les codes-barres américains ressemblent à une cible», ironise Stéphane Kropf.

Mais quel artiste a bien pu parrainer Josef Maria Odermatt? Gianni Motti bien sûr. Celui qui foula la Maladière avec des mocassins a contacté de jeunes artistes. Mais perplexe devant leur carriérisme, il décide une nouvelle fois de détourner la donnée de base et de rendre hommage à ce sculpteur emblématique des années 1960 qui déclarait que «forger rend heureux.»

Arthur de Pury raconte avec émotion la visite avec Gianni Motti dans l'atelier d'Odermatt: «Au début, il ne comprenait pas ce qu'on lui voulait. Jamais un centre d'art contemporain ne s'était intéressé à son travail. A un moment, on arrive dans la chambre de ses enfants et il nous raconte que depuis leur naissance, il leur offre chaque année une sculpture pour leur anniversaire. Le rituel se poursuit encore. Nous étions très touchés. A côté de ces pièces, nous présentons sa propre stèle funéraire.»

Cela peut sembler éloigner des délires rock d'Elodie Lesourd qui reproduit de façon géométrique des logos de groupe d'heavy metal. Mais les gros blocs massifs d'Odermatt s'adaptent très bien à la fureur déjantée des jeunes artistes qui l'entourent.

D'ailleurs cette génération n'abuse pas des nouveaux médias. Une seule vidéo humoristique, manuelle et risquée de Roman Pfeffer. Et des moteurs dissimulés et odorants de Luc Mattenberger. On aime aussi beaucoup l'installation écologique et bordélique des Berlinois Ernst Markus Stein et Timo Behn. En plus, ils se retrouvent catapultés dans cette collective par le bon vouloir de Daniele Buetti dont les ?uvres récentes s'amusent gravement avec le glamour en le déchiquetant. Quant à Damien Navarro, il rappelle la présence de Niele Torroni au CAN avec des dessins faussement naïfs. Lui aussi trempe le pinceau parce que peindre déteint. / ACA

Neuchâtel, CAN (rue des Moulins 37). «Bijoux de famille» à voir jusqu?au 1er juin 2008. Vernissage ce soir à 18h30