La dernière heure a-t-elle sonné pour la pendule neuchâteloise?

Chez Zenith, au Locle, on fabrique encore une dizaine de pendules traditionnelles neuves par année. Chez Le Castel, à Chez-le-Bart, une cinquantaine. Côté horloges de table, L’Epée, à Delémont, a pris un tout autre chemin. Au-delà d’un marché de niche, quel est l’avenir de ces belles mécaniques?
01 nov. 2021, 05:30
Chez Le Castel, à Chez-le-Bart, des pendules neuchâteloises prêtes pour l'expédition.
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C’est entendu, aujourd’hui, tous les objets donnent l’heure, à commencer par les smartphones qui ne nous quittent plus du lever au coucher. Il n’y a donc plus d’horloges accrochées aux murs des appartements, à part chez Mamie Eugénie ou chez tante Marcelle. Bill Gates et Steve Jobs ont sonné le glas des pendules neuchâteloises qui ont contribué à la renommée du canton depuis plus de trois siècles.

Derniers tic-tac pour ces objets d’un autre temps? Pas forcément. «Je ne doute pas que l’on assiste un jour ou l’autre à une forme de renaissance, car la vie de ce genre de produit est cyclique», analyse Régis Huguenin-Dumittan, directeur du Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds. «Mais en termes de fabrication industrielle, ce ne sera plus jamais comme avant. Aujourd’hui, les pendules vont demeurer dans un marché de niche, qui pourrait toutefois continuer à évoluer, notamment grâce à des artisans indépendants, qui peuvent imaginer des formes et des fonctions nouvelles.»

Un marché de niche, certes. Mais que diable représente-t-il à l’heure actuelle, en volume de ventes? Quelques milliers de pendules neuves par année? Quelques centaines? Vous êtes loin du compte: moins de 100. Chez Zenith, au Locle, on avoue encore en fabriquer une dizaine. Chez Le Castel, à Chez-le-Bart, une cinquantaine. «Mais ce nombre est relativement stable depuis plusieurs années», commente le propriétaire de la maison, Roger Wermeille, vaillant septuagénaire et attaché coûte que coûte à la tradition. «Je suis peut-être le dernier des Mohicans, mais je suis indépendant, je vends des émotions et j’entretiens des relations personnelles avec ma clientèle. Cela justifie largement que je poursuive cette activité.»

Pas de clientèle type

Cette clientèle justement, quelle est-elle? «Je ne peux pas définir de profil type», poursuit Roger Wermeille. «Un jour, je reçois un e-mail des Etats-Unis de la part d’un collectionneur qui a fait son choix sur notre site web. Le lendemain, c’est un couple de frontaliers français qui débarque avec ses économies en billets de banque. Récemment, j’ai rencontré un acheteur libanais, qui est parti avec trois pendules. J’envoie des objets en Ukraine ou au sultanat d’Oman. Les demandes viennent de partout…»

Je ne doute pas que l’on assiste un jour ou l’autre à une forme de renaissance, car la vie de ce genre de produit est cyclique.
Régis Huguenin-Dumittan, directeur du Musée international d’horlogerie, La Chaux-de-Fonds
Le Castel, aujourd’hui, c’est une toute petite structure… Autrement dit, deux personnes au siège de Chez-le-Bart: le patron et une collaboratrice chargée de l’administration. Lesquels travaillent avec une série d’artisans indépendants (horloger, ébéniste, doreur, peintre) pour fabriquer et décorer ces pendules, dont le cœur de gamme affiche un prix d’environ 4000 francs. Les mêmes artisans se voient confier la révision et la restauration des objets.

Un patrimoine à préserver

Chez Zenith, on fonctionne de la même manière. «Une logique de manufacture n’est pas envisageable pour une production aussi limitée», précise Laurence Bodenmann, responsable Héritage de la maison du Locle. C’est donc un horloger d’Yverdon, Laurent Panzella, qui se charge de l’atelier de pendulerie et qui assure également le service après-vente. Quant à la fabrication des cabinets (boîte et décoration extérieure), elle est confiée à divers artisans genevois.

On comprend que pour la manufacture horlogère de la rue des Billodes, cette activité est devenue accessoire au fil du temps. «L’intérêt pour les pendules neuchâteloises décline depuis des décennies, mais il est véritablement retombé depuis la fin des années 1990», souligne Laurence Bodenmann. «Cela dit, pour nous, il est essentiel de continuer de perpétuer ce savoir-faire, tout en assurant le service après-vente de ces objets, dont certains sont centenaires.»

Zenith savait s’y prendre pour faire la promotion de ses produits! Photo: Zenith Heritage

Conserver le patrimoine, c’est une noble tâche. Mais pourquoi ne pas tenter de le relancer sous une forme contemporaine, en imaginant des développements horlogers et des designs adaptés aux goûts du jour?

Laurent Panzella n’y verrait aucun intérêt: «Je vois bien, par exemple, que les Américains adorent ça. Mais ce qui me gêne, moi, c’est l’absence de cohérence dans ce mélange des genres. Rhabiller les pendules neuchâteloises, non! Les icônes ont une logique identitaire. Elles doivent la conserver.» Chez Zenith, il n’existe donc pas de volonté de ce type.

Du cousu main

Dans le petit monde de l’horlogerie des Montagnes, une poignée de doux dingues continuent d’imaginer un avenir pour ces mouvements conçus il y a plus de trois siècles. Comme Yves Rognon et Laurent Oppliger, les deux associés de l’atelier Chronolyre, à La Chaux-de-Fonds.

Le premier d’entre eux se souvient d’une passion qui est née dans son enfance, bien avant son entrée à l’école d’horlogerie: «Les pendules m’ont toujours fasciné, en particulier celles qui développent des mécanismes de grande sonnerie. Ils sont spécifiques à l’horlogerie de la région. Ils ont été inventés ici. Ce sont des objets merveilleux. Ici à l’atelier où nous faisons également de la réparation et de la restauration, nous avons vu passer deux fois une pendule qui doit dater des années 1660. Elle pourra encore tourner pendant 1000 ans si elle est bien entretenue. On voit l’amour du travail bien fait, c’est exceptionnel!»

Les deux compères ont donc fait le pari de perpétuer cette tradition, d’en tirer parti pour concevoir des mécanismes originaux, à partir d’une feuille blanche, «en essayant toutes sortes de trucs, comme des nouvelles formes d’échappement», résume avec humour Yves Rognon.

Là, évidemment, on est dans un marché de niche. Une niche dans la niche même, puisque Chronolyre ne fabrique qu’à la demande. De beaux objets qui s’adressent à des collectionneurs avertis… qui ont également les moyens de leurs convictions. Car pour une pendule «de base», sans sonnerie, il faudra tout de même débourser quelque 6000 francs.

Mais la valeur d’un objet entièrement conçu et réalisé à la main par un artisan horloger du coin a-t-elle un prix?

Une pendule neuchâteloise d’aujourd’hui signée Chronolyre. Photo: DR

 

De la pendule à l'horloge de table


Chez L’Epée, à Delémont, on ne fabrique pas de pendules neuchâteloises mais des horloges de table. Enfin, des horloges, ce n’est désormais plus tout à fait le terme approprié… Car depuis le rachat de l’entreprise en 2009, son patron et propriétaire Arnaud Nicolas a transformé cette marque à bout de souffle en manufacture de «sculptures d’art kinétique» que les designers et les collectionneurs du monde entier s’arrachent.

La mue de l’entreprise jurassienne ne s’est pas faite en un jour. Mais sa nécessité s’est imposée à Arnaud Nicolas dès le début. «Aujourd’hui, vous n’avez plus besoin d’une horloge sur votre bureau ou sur le buffet de votre séjour. En arrivant, nous avons donc tout de suite réfléchi à renouveler le genre. Alors si, pour animer votre intérieur, je vous propose un bel objet, produit en petite série, qui tire son essence de la belle mécanique horlogère et qui, accessoirement, donne l’heure, cela va peut-être vous inspirer. C’est notre propos», résume celui-ci.

Une première collaboration avec l’équipe tout aussi créative de MB&F a donné le ton d’une collection qui étonne aujourd’hui par son incroyable foisonnement. Entre six et huit nouveautés sortent en effet chaque année des ateliers delémontains. Et on ne parle pas de n’importe quelles nouveautés. Il ne s’agit pas de déclinaisons plus ou moins retravaillées d’objets existants: à l’origine de chacune d’entre elles il y a un mouvement horloger original et un design spécifique. «L’un ne va pas sans l’autre. Toutes nos pièces sont conçues dans cet esprit», commente Arnaud Nicolas.

«Choquer, évoquer, inspirer»: trois verbes qui motivent tout le travail d’Arnaud Nicolas et de la cinquantaine de collaborateurs qui l’entoure. Chez l’Epée, pas d’industrialisation ni de production de masse, mais du sur-mesure pour ces horloges modern style qui se vendent entre 10 000 et 500 000 francs, en fonction de la personnalisation demandée par le client. Un pari apparemment gagnant puisque l’entreprise fait montre désormais d’une belle santé.

Préférez-vous le tripode tout juste débarqué d’une autre planète…


… ou la voiture de course de Fangio? Photos: DR

par Thierry Brandt