Les volutes de l'effleurement

Un quatuor à cordes, des photographies, un film, un disque, un concert. «The Sisyphus Tears» du Neuchâtelois d'adoption Didier de Giorgi se démultiplie tout en exhalant son ardeur romantique si anachronique. Parler de cadrage peut sembler absurde pour un projet convoquant le thème de la mémoire dans l'écriture de fragments pour quatuor à cordes. Poussons encore l'absurdité en expliquant que l'expression du cinéaste Christophe Philippe agit en strates et en contamination pour tisser un lien avec «la sensibilité du flou» dans le monde photographique de Philippe Pache. Mais où sommes-nous? «Dans l'effleurement», suggère pudiquement le Neuchâtelois d'adoption Didier de Giorgi. «The Sisyphus Tears», projet très personnel de cet ancien contrebassiste de jazz, se décline en plusieurs volets, comme autant de volutes impalpables. Un disque ample et assez classique conçu en dialogue avec quatre virtuoses, les violonistes Dalibor Hrebec et Jonas Grenier, l'altiste Céline Portat et la violoncelliste Esther Monnat. Samedi dans la grande salle du Passage, images et sons s'entrelaceront.

16 avr. 2008, 12:00

Romantisme: le mot nous vient tout de suite lorsqu'on entre dans cet univers feutré, intimiste, mêlant le corps et son absence. Romantisme: cette étiquette que les artistes contemporains semblent rejeter. Didier de Giorgi, Christophe Philippe et Philippe Pache y plongent goulûment; en revendiquant une certaine facture anachronique; ils ne cherchent en aucun cas la sacro-sainte dissonance. La musique intense, lyrique et mélodique de de Giorgi nous fait songer à la compositrice grecque Eleni Karandriou, complice de longue date du cinéaste Théo Angelopoulos. Et convoquer ce duo à l'aise dans la brume et dans le sublime de la mélodie qui stagne comme en apesanteur, nous transporte déjà dans l'après de la mythologie, dans la digestion de la légende. On se souvient dans les images de ce grand cinéaste de ce radeau de femmes à la dérive, de ses frontières opaques et de la musique attractive comme une énigme opalescente de Karandriou. L'autre référence entêtante lorsque les titres défilent comme autant d'épluchures de fruits exotiques: celle du compositeur belge Eugène Ysaÿe pour le mysticisme, la retenue, la puissance d'un son qui sans cesse s'éloigne. On pense enfin à «Sankt Gerold» disque du trio Evan Parker, Barre Philips et Paul Bley, à l'esthétique différente, mais la prégnance de l'espace et de la résonance dans ce monastère autrichien dit à sa manière «The Sisphyus Tears». Titre qui résonne au-delà des pleurs, de la sueur, de l'immense rocher. Titre que l'on peut répéter pour s'amuser avec sa phonétique, qui glisse sur la langue comme un alexandrin de Racine.

Le peu d'images de Christophe Philippe que l'on peut découvrir sur le site internet disent le bitume, l'espace merveilleux de la peau des femmes et se dissimulent dans des lumières dignes des primitifs flamands. Philippe Pache semble montrer l'apaisement de la dévastation, du repli, du drap marqué par le souvenir du squelette.

Les images sons susurrent la morsure de la mort avec l'hameçon du désir. / ACA

Neuchâtel, théâtre du Passage, samedi 19 avril, 20h30. Sortie du disque le vendredi 18 avril, «The Sisyphus Tears», Damp Music, distr. Musikvertrieb. www.memoquartet.ch