Les mains posées sur le ventre ou l'invité absent du corps de la mère

«Eins», d'Irina Lorez, chorégraphe lucernoise chouchou de la scène neuchâteloise, existera dès vendredi, à l'Espace Danse. Echographie dansée de l'absence initiale. Danse contemporaine. «Elle a un très beau silence.» Danse contemporaine. «Un désir très classique de symbiose.» Danse contemporaine. «Partager un secret.» Danse contemporaine. Irina Lorez pose son visage sur la plante du pied de Fa-Husan Chen.

31 mars 2008, 12:00

Danse contemporaine. On utilise l'expression un peu barbare comme un autocollant, une pancarte, une médaille. Comme si la répéter à l'infini allait précipiter son effritement. Pourquoi diable cet art du corps fait-il encore peur? Irina Lorez, chorégraphe lucernoise qui aime tant Neuchâtel, sourit: «On ne fait pourtant que cela tout le temps, on danse. Je ne recherche jamais le beau mouvement, je me contente de fouiller l'intérieur, l'intime.»

«Eins», son nouveau spectacle que l'on pourra découvrir dès vendredi à l'Espace Danse, dissèque la gémellité. Depuis longtemps, elle songe au syndrome de Vanishing, qui postule que certaines femmes perdent leur deuxième f?tus après quelques semaines. Un constat que des médecins ont fait en partant de disparitions aux deuxième et troisième mois. «Celui qui reste ressent une terrible «Sehnsucht». Un sentiment qui m'habite si souvent.» Le mot allemand, intraduisible, qui mêle désir et douleur, plaît parce qu'il échappe. Comme ces deux corps reliés par les combinaisons lunaires de Werner Duss, grises métalliques, aperçues lors d'une répétition où on semble être entré par effraction. Capuchons qui voilent et relient. Corps qui s'acharnent, miment, dansent les arts martiaux. Une toile immaculée que la tête défonce, pour créer une bosse comme une béance.

Irina Lorez aime auditionner des danseurs. La Taïwanaise Fa-Husan Chen, ses gestes fins, sa concentration, son écoute du corps de l'autre l'ont convaincu. Si Irina Lorez va très loin dans la démence, les limites qui fondent la chute, elle recherche une partenaire plus zen. «Je commence souvent le travail par une heure de danse avec des bandeaux sur les yeux. Cela permet de découvrir la présence de l'autre, son poids, sa peau.»

Mais le monde d'Irina Lorez repose sur l'esprit d'une équipe, qu'elle entretient comme on arrose un bonsaï: «Nous fonctionnons comme des jumeaux», plaisante la chorégraphe. De Daniel Schnüriger aux lumières elle dit: «Sa connaissance de mon travail est si belle.» La scénographie et la vidéo d'Erika Wagner l'accompagnent aussi depuis longtemps. On retrouve cette extrême rigueur presque scientifique de l'observateur, la caméra devenant microscope, tout avec une attention permanente à l'esthétique. Ce qui captive aussi dans ce rapport à l'image se situe dans le surgissement, l'effet de surprise au moment où la vidéo arrive en complément.

Le musicien électronique Domenico Ferrari, qu'elle a rencontré, à l'Institut suisse de Rome sur une improvisation aveugle, amène un large registre allant du son comme éclat imaginaire jusqu'à une puissance dancefloor contenue et élégante.

En plateau ou en entretien, l'usage de la main chez Irina Lorez surprend par sa capacité à inventer: «C'est déjà le corps et pas la parole. Posées sur le ventre, elles peuvent dire la maternité mais aussi l'autre que tu laisses rentrer en toi.»

Danse contemporaine, ose-t-on encore, jusqu'à la lie. / ACA

Neuchâtel, Espace Danse ADN (Evole 31a), vendredi 4 et samedi 5 avril à 20h30, dimanche 6 avril à 17h30