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La peur du mendiant étranger, une histoire suisse

25 mai 2011, 11:32

Genève vient de tenir le premier d'une longue série de procès pour contestation d'amendes adressées à des mendiants roms. Une conséquence de l'interdiction de mendier adoptée en 2008. Depuis lors, plus de 10 000 amendes de 130 à 2500 fr. ont été infligées à quelque 200 Roms domiciliés en Roumanie.

Pendant ce temps à Lausanne, le Parti libéral-radical a déposé son initiative «Stop à la mendicité par métier» munie de 11 500 signatures. Ce qui conduira les Lausannois devant les urnes l'année prochaine pour valider ou non cette proposition de loi. Outre Genève, la mesure est déjà en vigueur à des degrés divers à Fribourg, Neuchâtel, Bâle, Zurich et Lucerne. Elle vise toujours les Roms venus principalement de Roumanie.

Comme le rappelle l'historien Jean-Pierre Tabin, l'interdiction du mendiant étranger est récurrente en Suisse depuis le 16e siècle. Dès cette époque en effet, quantité de mesures ont été prises dans les villes de Suisse et d'ailleurs visant surtout les mendiants étrangers. Et ce, dans une Europe où les villes gagnent en poids démographique, économique et politique. Une nouvelle gestion de la pauvreté également en croissance se met donc en place.

Les nôtres et les autres

Jean-Pierre Tabin en rappelle l'un des actes fondateurs de la Suisse de l'époque: «En 1551, la Diète fédérale de Baden (réd: assemblée des délégués des cantons suisses) décide que chaque paroisse doit entretenir ses pauvres. Les autres, les étrangers doivent être expulsés.» Une différentiation qui s'est peu ou prou maintenue, en dépit des mesures et politiques sociales adoptées dès la fin du 19e siècle. C'est également une transformation de l'espace politique (l'ouverture des frontières au nouveau pays de l'Union européenne dont la Roumanie) qui remet à l'ordre du jour une mesure aussi ancestrale que ses justifications.

L'argumentaire des initiants lausannois ne déroge pas à la règle: «Ce type de mendicité n'a rien à voir avec la mendicité traditionnelle. Son but est d'exploiter le sentiment de pitié. Elle va même plus loin: certains simulent des infirmités pour stimuler la compassion. Face à cette dérive, l'interdiction de la mendicité par métier s'impose!» Et Mathieu Blanc, président du comité d'initiative d'ajouter: «La mendicité existe depuis plusieurs années à Lausanne. Mais récemment, certains mendiants se sont montrés plus agressifs et parfois insultants. Ce qui crée des problèmes pour beaucoup de gens, surtout les personnes âgées qui se sentent ainsi désécurisées.»

Jean-Pierre Tabin, qui participe à une étude sur les enfants qui mendient sur mandat, au service vaudois de protection de la jeunesse, rappelle les origines de cet argumentaire. «Au Moyen Age, la chrétienté était placée devant un dilemme par rapport à la mendicité, la pauvreté étant un idéal chrétien. Comment faire pour discerner les bons des mauvais pauvres, ceux qui répondent à une injonction divine et ceux que l'on accuse de paresse. Différents critères apparaissent alors pour les différencier: le mendiant acceptable doit être du lieu, invalide, vieux, humble et non revendicatif.»

Ce qui fait dire à Jean-Pierre Tabin: «L'argumentaire n'a pas bougé. Nous sommes toujours en train de différencier les bons des mauvais pauvres, les nôtres et les autres toujours accusés de s'enrichir et de travestir leur véritable situation.»

Une pauvreté iconoclaste

Reste à savoir pourquoi ce surgissement de la pauvreté dans les rues des villes suisses suscite pareil rejet, alors que le nombre de mendiants se chiffre généralement à quelques dizaines de personnes par ville. Jean-Pierre Tabin a son explication: «Chaque manifestation de pauvreté dérange, car c'est une remise en question d'un fonctionnement de la société présenté et perçu comme harmonieux. Ces mendiants qui demandent activement l'aumône renvoient l'image d'une ville du tiers-monde et non de la cité prospère que l'on pense habiter en Suisse.»

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