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L'«Autoportrait» où on ne se voit pas dit l'utopie intangible du solitaire

Depuis plus de dix ans, le dessinateur et écrivain Frédéric Pajak creuse un sillon très singulier dans le monde des lettres. Rencontre, à Neuchâtel, avec celui qui part sans cesse sur les traces de Nietzsche. Cette espèce d'absence au monde et cette ébullition noire malgré tout. Pénétrer dans l'univers du dessinateur et écrivain Frédéric Pajak c'est comme casser une noix avec le plat de la main.

19 mars 2008, 12:00

Unir ses forces pour vaincre la coque, ses belles nervures et se retrouver dépourvu devant la sécheresse magique du fruit. Dans «J'entends des voix», ce Lausannois nomade écrivait sous une photographie de famille de 1957, où ses parents lui tendent à manger: «En vérité, j'ignore par où commencer. J'écris une phrase, et je veux tout de suite la raturer. Je parle, je m'étrangle. Je vois, m'aveugle. Les mots et les images s'embrouillent. Je me sens mal, plus mal que jamais, et démuni vidé, de tout: de mon corps, de ma tête, de mes rêves, de ma joie - et de quoi encore? Je souffre de partout et de nulle part: du temps passé et de celui qui vient comme une descente de toboggan.»

Samedi, à Neuchâtel, on se retrouve face à Frédéric Pajak sur une terrasse de gare, on le regarde comme on dissèque le trait de son encre, comme on aime sa phrase simple et tranchante. Il vient rendre hommage à Roland Topor au Centre Dürrenmatt: «Je me souviens d'«Anthologie», un petit livre rouge de 30 dessins qui se trouvait dans la bibliothèque de mon père.» Jacques Pajak, artiste peintre mort à 35 ans, fauché par un chauffard ivre. Revenons à Frédéric, sa silhouette s'apparente à du fil de fer barbelé, comme une élégance dangereuse. Mais peut-être suis-je apeuré. Dans ma tête, je me rejoue son livre «Mélancolie», son rapport à la botte tricolore, ce pays que je méconnais amoureusement et qu'il écrit ainsi: «J'ai tout aimé: son ciel, sa mer, ses collines, ses façades, ses gens. Et j'ai tout détesté. En vérité, j'ai commencé à vivre et à respirer en Italie, ou plutôt: avec l'Italie. Entre elle et moi, ce fut et cela demeure une relation conjugale, une éternelle lune de miel alternée d'éternelles scènes de ménage.»

Le dialogue s'engage doucement, Pajak ne se considère pas comme une exception: «J'aime les journaux de peintres, ceux de Malevitch, Van Gogh, et Delacroix. Dans la biographie de l'écrivain Bruno Schulz on voit la part centrale jouée par le dessin.» On reste dans la référence qui protège, l'homme dira encore avoir travaillé avec 186 personnes, comme éditeur de plusieurs revues dont «Les Cahiers dessinés».

Petit à petit, on arrive à l'intimité: «Je suis très marginal, je n'ai pas de bureau. Je partage le mépris que Topor avait pour l'intelligentsia parisienne. Je n'appartiens à aucun milieu. Ce n'est pas toujours évident, on oublie souvent que Topor mourut ruiné et jeune. Je fais ce que j'ai envie de faire, c'est parfois fastidieux.»

Le plus bel hommage dont il se souvient, c'est le philosophe Clément Rosset qui le lui a adressé: «En me disant: tu as réussi ton «Autoportrait», on t'y voit si peu.» Ce qui rend le dernier ouvrage de Pajak si immédiatement tangible, c'est la profusion de documents, de traces que nous accumulons tous, des photos de famille forcément ingrates et maladroites. Mélangées à sa recette ordinaire qui crève le néant par l'absolu écrit ou dessiné, on ne sait plus tellement. Alors on le cite: «Donner la parole aux miettes en faisant tourner les tables est un exercice spirituel voué à la pure irréalité.»

Il finira par saluer ses écrivains comme Nietzsche et Rilke qui lui permettent d'affronter des paysages où il n'irait pas sans eux. «Je fais tout sans aucune règle, aucune préméditation, un livre naît tardivement. «Cinq sorties de Paris» d'Henri Calet c'est très bon...» Ironique, tendre, provocateur. / ACA

«Autoportrait» de Frédéric Pajak, L?arbalète Gallimard, 2007
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