Eclairage: «La science permet-elle vraiment de démasquer les pédophiles?»

Des universitaires nous éclairent sur des sujets d’actualité, de société ou de recherche. Aujourd’hui, André Kuhn, professeur de droit à l’Université de Neuchâtel, évoque la détection, avérée ou non, des pédophiles.

04 déc. 2019, 17:00
Peut-on vraiment détecter les pédophiles en leur montrant des images qui pourraient les faire réagir?

Le week-end dernier, dans la «NZZ am Sonntag», on pouvait lire que dorénavant, il était possible d’identifier les pédophiles en mesurant le flux cérébral occasionné par certains stimuli. En d’autres termes, il suffirait de montrer des images à des gens tout en mesurant, à l’aide d’électrodes fixées sur la tête, certaines de leurs ondes cérébrales pour déterminer s’ils ou elles réagissent de manière spécifique à des représentations pédopornographiques. On nous annonce par ailleurs un taux de fiabilité de ce genre de tests de 80 à 90%.

Que retenir de tout cela?

Premièrement, qu’il n’y a rien de neuf… En effet, si l’on soumet des personnes à des images érotiques variées, il est fort probable qu’elles réagissent – même physiquement, et donc aussi dans leur cerveau – de manière différente selon le type d’images montrées (femme, homme, enfant, animal) en fonction de leur orientation sexuelle.

Deuxièmement, s’il est possible de détecter un penchant pédophile de cette manière, il est également envisageable de détecter un penchant, hétérosexuel, homosexuel, zoophile, etc. Que feront alors les autorités avec ce genre d’informations?

Un taux de réussite estimé à 90% crée inévitablement 10% d’erreurs.

Troisièmement, mesurer un penchant est une chose; en déduire une probabilité de passage à l’acte est tout à fait autre chose. Ce n’est pas parce qu’un individu réagit à un certain stimulus qu’il est nécessairement un criminel en puissance. Bon nombre de personnes de sexe masculin qui réagissent à une image de femme nue ne sont en effet pas des violeurs.

Et last but not least: un taux de réussite estimé à 90% crée inévitablement 10% d’erreurs. Il y aura donc 10% de faux négatifs, soit des pédophiles non reconnus comme tels par le test. Sachant que la proportion de pédophiles dans la population est relativement basse, cela fera quelques personnes non détectées. Inversement, sachant que la proportion de non-pédophiles dans la population est relativement élevée, une marge d’erreur de 10% appliquée à ces non-pédophiles créera des milliers de faux positifs, soit des non-pédophiles que le test reconnaîtra faussement comme étant des pédophiles.

Et voilà que l’on voit poindre un risque monstrueux d’erreurs judiciaires qui pourraient toucher chacun(e) de nous…