Votre publicité ici avec IMPACT_medias

Des rois pareils à des baudruches

18 mai 2008, 12:00

L'attitude est agressive. Mais le torse et la tête de l'homme se greffent sur un corps-voiture, qui, tel un ballon se dégonflant, crachote ses gaz d'échappement. Dérisoire centaure moderne croqué par Paul Flora, dessinateur majeur dès aujourd'hui mis à l'honneur par le Centre Dürrenmatt Neuchâtel (CDN).

Comme on se délecte de ces petites scènes quotidiennes! De ces attitudes d'hommes et de femmes qui trahissent la psychologie des uns et des autres, les rapports qu'ils entretiennent. Hommes et femmes aux formes ovoïdes souvent, croqués avec une finesse de trait et d'esprit qui caractérise tout le travail de Flora.

On les retrouve avec bonheur, ces formes et cette légèreté, dans le corps même de l'exposition, une série de «Scènes royales» (1964-1973) qui en disent long sur l'exercice du pouvoir, ici fortement enraciné dans le passé de l'empire austro-hongrois. «La maison de son grand-père était imprégnée de vestiges de ce passé. Il retrouvera la même atmosphère chez Alfred Kubin, un dessinateur autrichien qu'il admirait», dit la directrice du CDN Janine Perret-Sgualdo.

Mais l'observation et la problématique transcendent les époques, et l'on peut aisément glisser vers toute forme de domination politique ou économique. C'est ce que suggèrent aussi les liens que l'exposition tisse avec «Le roi Jean» et «Franck V», deux pièces de Dürrenmatt, l'une s'appropriant les rivalités shakespeariennes, l'autre narrant les tribulations d'un banquier. Autre passerelle, celle qui mène à Urs Widmer, l'auteur de «Top Dogs» (1996) qui nous confronte à la violence des restructurations dans l'entreprise.

Ne sont-ils pas pareils à tous les puissants de ce monde, ces monarques de Paul Flora enflés comme des baudruches? Ces évêques, eux aussi imbus de leur pouvoir? Des courtisans obséquieux courbent l'échine devant roi et reine, escortés de gardes monumentaux. L'arrogance se love dans l'outrance des proportions. Puis voici que monarques et évêques se muent en épouvantails pour en accuser le ridicule. Ou que, tête rentrée dans les épaules, le roi devient tout à fait insignifiant entre ses deux gardes, géants casqués et bottés tels des Prussiens.

Il y a parfois un brin de cruauté plus explicite dans ces dessins, qui toujours se parent d'une extrême élégance, même saturés de hachures. Gisant sur le sol, on voit un corps informe percé par deux longues épées. Ailleurs, des duellistes se déchiquettent entre deux monarques qui s'agitent, aussi excités que les spectateurs d'un combat de coqs. Paul Flora use aussi du décalage subtil. Ainsi ses «Révolutions» se révèlent-elles plus ironiques que sanglantes, même si une charrette roule vers l'échafaud. Nulle décapitation cependant, mais deux laquais hirsutes et hilares qui font tanguer la chaise à porteurs. Ou la laissent carrément choir. A la portière, le roi dépité s'agrippe.

«On sourit d'abord, puis on est amené à s'interroger», estime Janine Perret-Sgualdo. «Mais l'humour de Flora est perceptible par le plus grand nombre». Pourquoi s'en priver?

Neuchâtel, Centre Dürrenmatt, jusqu?au 31 août. Vernissage aujourd?hui à 17h
Votre publicité ici avec IMPACT_medias