Comme un chien dans un jeu de rôles

Révélé par «La tourneuse de pages», le cinéaste français Denis Dercourt traite dans son deuxième long métrage de la relation fraternelle sur fond de jeux de rôles. Une nouvelle réussite dont l'inquiétante étrangeté ne laisse pas de fasciner.
21 août 2009, 06:11

Musicien de formation, le réalisateur Denis Dercourt avait fait des débuts remarqués avec «La tourneuse de pages» (2006), récit implacable, empli d'une rage froide, de la vengeance d'une jeune fille humiliée. Aujourd'hui, il récidive de manière toute aussi convaincante avec un drame psychologique qui ébranle notre perception du réel jusqu'au malaise, réussissant en cela un vrai film de cinéma!

Pianiste virtuose, Paul (Vincent Perez) est en pleine crise existentielle, remettant aussi bien en cause sa brillante carrière que sa vie de couple. La maladie incurable dont est atteinte sa mère ajoute sans doute encore à son désarroi. Pour prendre de la distance, il revient s'installer dans la maison de famille où vit Mathieu (Jérémie Renier), son frère cadet. Simple ouvrier, Mathieu voue une passion pour les jeux de rôles, auxquels il participe avec une conviction impressionnante. Régulièrement, il rallie un lieu en rase campagne pour se métamorphoser en hussard napoléonien et se mêler à des reconstitutions guerrières étonnantes de réalisme.

Alarmé, son frère accepte de l'accompagner à ces joutes impériales dont les participants n'hésitent pas en découdre à l'épée ou au pistolet pour de vieilles questions d'honneur bafoué. Mais, à la première estafilade, les duellistes cessent leur affrontement… Ouf, ce n'était qu'un jeu! Peu à peu, la dimension ludique devient pourtant de moins en moins évidente aux yeux du spectateur, les acteurs consentants s'exaltant parfois plus que de raison. Dans le civil, ces derniers ont pour consigne de garder secrets leurs loisirs très particuliers. Pour Paul, le divertissement prend alors un tour inquiétant, empiétant de plus en plus sur la réalité… S'il a soin de préciser que les faits relatés dans son film sont imaginaires, Denis Dercourt confie aussi avoir longuement observé des adeptes de jeux de rôles en action. De là, sans doute, provient son art de nous faire glisser dans un entre-deux déstabilisant, où le réel est frappé d'une indécision angoissante, jusqu'au final, admirable, où le réalisateur rétablit l'ordre des choses de la manière la plus glaçante! /VAD

Neuchâtel, Apollo 3; 1h40