«C'était un cercle vicieux»

«Quand on n'a plus la maîtrise de soi, on devient encore plus violent», confie ce jeune père qui a entrepris un suivi pour cesser de malmener femme et enfants. Il témoigne pour encourager d'autres auteurs à se faire aider «Celui qui frappe a trop souvent tendance à mettre la faute sur celui qui reçoit la baffe... Mais le seul responsable, c'est celui qui donne le coup!» Paul (prénom d'emprunt) parle avec pudeur; on sent parfois poindre la gêne, mais il tient à la surmonter. Ce jeune père a accepté notre demande d'interview pour témoigner de la thérapie qu'il a entreprise en juin pour faire cesser ses pulsions agressives envers épouse et enfants. Et par là, encourager d'autres auteurs de violences domestiques à consulter. Des propos que nous publions pour faire suite à la récente Journée internationale pour l'élimination de la violence faite aux femmes.
01 août 2015, 23:34

A ce jour, Paul a suivi une douzaine de séances auprès de l?association BastA (lire encadré ci-dessous).

C?est difficile de se résoudre à consulter? Paul: Il m?a fallu moins de 24 heures pour me décider. Ma femme ne m?a plus laissé le choix... Comme je ne savais pas où m?adresser, j?ai fait des recherches sur internet et je suis tombé sur la Fondation neuchâteloise pour la coordination de l?action sociale (FAS) (voir encadré ci-dessous). Là, on m?a dit que le service auteurs n?était pas encore opérationnel, sans même me réorienter ailleurs!

Auparavant, vous vous étiez confié à quelqu?un, un ami par exemple, à propos de vos violences? P.: Jamais. La seule personne qui était au courant, en dehors de la cellule familiale, c?était ma belle-mère. A mon avis, en parler à des amis ne change rien. La seule chose à faire, c?est consulter. En prenant le premier rendez-vous, on a déjà fait un bout du travail.

Sentez-vous une évolution depuis le début de la thérapie? P.: Absolument, c?est de l?eau et du vin. La thérapie permet d?accéder aux émotions, aux frustrations et de rechercher des alternatives. Même si, parfois, il y a des rechutes... Je ne pensais pas progresser si vite. Mais le but ultime, c?est moins la rapidité des progrès que de réussir à maintenir le cap.

Comment viviez-vous la situation antérieure? P.: Je la vivais mal, sans pour autant me l?avouer. J?étais sous tension en permanence, chaque jour. Mais la violence n?était pas quotidienne. C?était horrible... Ma femme en souffrait évidemment, et moi je me sentais très coupable, sans réussir à changer. Quand on n?a plus la maîtrise de soi-même, on devient encore plus violent! C?était un cercle vicieux.

Vous arrivez à comprendre pourquoi vous en arriviez là? P.: Je trouve très difficile de disséquer un acte de violence, car beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte. Je n?ai pas encore assez de recul. Mais j?ai pu identifier un élément déterminant: je voulais toujours garder l?autorité jusqu?au bout. Je n?ai jamais été un suiveur, j?étais toujours le décideur...

Avec mes enfants, j?ai des regrets, des sentiments de culpabilité, parce que je les ai baffés de manière excessive... La peur les rendait obéissants, mais ce n?est pas une obéissance très saine. Par contre, je ne m?en suis jamais directement pris à ma femme, c?était plutôt autour d?elle. Je lançais, je cassais des choses à proximité. Elle a fini par se taire, laisser faire. Il n?y avait pas un perdant, mais deux.

Comment travaillez-vous à gérer vos pulsions? P.: Je tiens un carnet où je note chaque jour mes émotions. Tout est consigné, les progrès et les rechutes ? il m?arrive malheureusement encore de déraper... Là je me dis: merde, je redeviens coupable! Je relis ces notes régulièrement, ce qui permet de me confronter aux moments difficiles et m?évite de les glisser sous le tapis. Le carnet met aussi en évidence les progrès accomplis et permet de mesurer le chemin parcouru.

A présent, la situation est relativement bonne, calme. Mes relations avec ma femme et mes enfants ont changé: avant je voulais toujours avoir le dernier mot; j?étais incapable de formuler mes émotions, ce qui se soldait par des dérapages agressifs... Apprendre à communiquer a été déterminant. Ma femme et moi prenons chaque soir cinq minutes pour nous exprimer à tour de rôle, sans juger l?autre. Nous avons rétabli le dialogue.

Selon vous, y a-t-il suffisamment de campagnes pour lutter contre la violence domestique? P.: La question à poser, c?est: existe-t-il des campagnes dans ce domaine? Comparé au sida, à l?alcool ou à la drogue, on ne voit pas grand-chose sur la violence domestique! Donner des informations aux agresseurs serait très utile. En leur disant qu?on peut s?en sortir, on pourrait en inciter davantage à entreprendre un suivi. C?est d?autant plus important pour les pères, sinon leurs enfants risquent à leur tour de devenir violents avec leurs propres gosses... Il faut que dans ces familles quelqu?un décide une fois pour toutes d?en finir avec cette chaîne des agressions!

La sensibilisation à l?école déjà, une idée à creuser? P.: Pour avoir subi la violence durant mon enfance dans le cercle familial, je dirais qu?une information pourrait être utile à l?école pour les jeunes qui y sont confrontés. Si j?avais été sensibilisé à ce problème à l?adolescence, cela m?aurait aidé à comprendre que ce qui se passait à la maison n?était pas correct; que ce dont j?ai vécu durant mon enfance n?était pas un modèle à suivre... / BRE

La FAS offre son service

Un Service pour les auteurs de violence domestique a été lancé fin septembre par la Fondation neuchâteloise pour la coordination de l'action sociale (FAS). Installé à Neuchâtel, le nouveau lieu d'écoute propose soutien et suivi aux conjoints agresseurs. Son but? Leur apprendre à maîtriser colère et rage, à vivre des relations plus égalitaires, à sortir de l'isolement. Concrètement, le demandeur commence par un bilan qui déterminera quel type de suivi - groupe de parole ou thérapie individuelle - est le plus adapté à son cas.

Une fois par jour

«Nous n'avons pas encore un nombre suffisant d'inscrits pour démarrer un groupe de parole, qui comptera quatre personnes minimum, six maximum, indique Eric Augsburger, coordinateur «violence conjugale» de la FAS. Mais ce n'est pas le potentiel qui manque, quand on sait que la police neuchâteloise doit intervenir une fois par jour en moyenne pour violences domestiques...» Trois auteurs ont déjà pris contact avec le service depuis son lancement. Le suivi peut démarrer sur une «base «volontaire», mais je mets ce terme entre guillemets, car c'est souvent une pression extérieure, comme le risque de perdre son épouse ou ses enfants, qui pousse l'auteur à consulter».

La thérapie peut aussi démarrer sur décision de justice, si un juge choisit de suspendre une plainte, pendant une durée déterminée et avec l'accord de la victime, au profit d'un traitement.

Le service a édité une brochure dans les neuf langues les plus pratiquées dans le canton. Brochure qui est notamment disponible dans les études d'avocat et les institutions sociales ambulatoires. Sa distribution est aussi hypersiblée. La police la remet aux auteurs de coups lorsqu'elle doit intervenir dans les ménages pour violences domestiques. / BRE

Tél. 032 886 80 08; www.violenceconjugale.ch

BastA pour que ça cesse

L'association à but non lucratif BastA a été créée en mars 2004 pour combler un vide dans le domaine de la violence domestique: la prise en charge des auteurs. Cette structure non subventionnée offre écoute et soutien thérapeutique à ceux qui souhaitent en finir avec les coups. En dix-huit mois, BastA a assuré le suivi de huit personnes, six hommes et deux femmes, dans un lieu situé au centre de Neuchâtel, à cinq minutes de la gare.

Les thérapies sont entreprises sur une base volontaire. Sauf une fois, où l'auteur «est venu sur injonction du Service de l'application des peines», dit Geneviève Nguyen, éducatrice spécialement formée à la prise en charge des auteurs et présidente de BastA.

Le suivi consiste en 21 séances au minimum, une fois par semaine. «Mais c'est vraiment le minimum!, souligne l'intervenante. Ces rendez-vous doivent permettre aux auteurs d'entrer en réflexion, d'entamer un travail autour du dernier acte violent qu'ils ont commis». L'acte est décortiqué et l'auteur invité à en évoquer les moindres détails. Se remémorer tous les éléments de la scène est important pour progresser. Mais pour en arriver là, il faut du temps, «car souvent la personne commence par dire je ne me souviens de rien...» Et la présidente de citer le cas d'un homme qui minimisait ses coups, restant dans le déni jusqu'à la 11e séance. «Ce n'est qu'à partir de la 12e qu'il s'est mis à parler. Mais il faut savoir que ce n'est pas facile pour quelqu'un de dire qu'il frappe son conjoint!»

L'association est pilotée par un comité de cinq professionnels (juristes et thérapeutes), avec l'appui d'un comité de soutien. / bre

Tél. 032 863 30 60 ou association.basta@gmail.com