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Au bout du rêve, l'envol

Délice des mots qui courent, des dialogues qui chantent, des univers de vire-langue et de la cruauté douce des enfants. «Tu ne voudrais pas sauver le monde?» «Non, je veux rentrer nourrir mon poisson rouge», répond Casper au génie qui lui annonce un nouveau déluge. «La pluie, c'est pas dans mes cordes», râle le gosse sur son trottoir, casquette à la gavroche et langue pas dans sa poche.

11 mars 2006, 12:00

C'était mercredi, au théâtre du Passage, à Neuchâtel. Un bijou de spectacle, «Albatros», un appel à déployer ses ailes, et à aimer les autres, tous les autres, dans leurs duretés et leurs faiblesses. Une pièce de Fabrice Melquiot, mise en scène et en poésie par les Genevois d'Am Stram Gram.

L'histoire? Une parabole. Casper se frotte au génie de l'huile de coude. Pas de bol: celui-ci n'exauce pas les voeux, il en impose. Il lui demande de réunir sur une barque sept personnes. Pour refaire le monde, après le déluge. «Mon père, est-ce que je le sauve?», se demande le gosse battu, qui partage ses bleus avec Tite Pièce, Cosette des villes aux couettes fleuries.

C'est quoi un grand homme?

Les enfants qui s'aiment croisent de drôles de zèbres: un joggeur en orange, un clochard qui cherche un pigeon, des grenouilles qui tombent en pluie... Mais qui emporter sur cette fichue barque? «Prends des grands hommes», dit le clochard à Casper, qui voudrait l'emmener. «A quoi on reconnaît des grands hommes?» Silence... «Prends des joueurs de basket!» Dans la salle, les enfants rient. Une pause au milieu de dialogues qui font parfois un peu mal, là, au milieu de la poitrine.

«C'est des gosses, ça doit faire des bêtises sinon c'est pas des gosses», dit le clodo à la maman de Tite Pièce. Et les gosses, ça se raconte des histoires, ça rit, ça pleure, ça désespère: «A quoi ça sert de rêver quand on sait que ce n'est qu'un rêve?» «Ce qui compte, c'est ce qu'il y a au bout du rêve...»

Alors ils se rendent à l'évidence: il faut bien plus que sept places sur cette nouvelle arche. Tout le monde mérite d'être sauvé, de déployer ses ailes, de devenir l'Albatros du poème de Baudelaire. Cette certitude acquise, Casper, au nom prédestiné (tiens, les enfants n'y avaient pas pensé...), peut redevenir ce qu'il était en réalité dès le début, un petit fantôme attachant, fauché par une voiture («Saleté de voiture!») en voulant traverser sa rue.

«C'était bien?», demandez-vous aux enfants, la bouche encore pleine du chocolat offert à la sortie. «Oui, sauf la fin parce qu'il meurt...» «Vous avez compris la sagesse?» «Oui, que même la maman qui cogne sa fille mérite d'être sauvée.» Pourquoi? «Parce qu'elle a ressuscité le pigeon.»

Ils ont compris. A défaut de sauver le monde, ils se sauveront eux-mêmes. Dehors, dans le bruit et la lumière des manèges de la place du Port, c'était aussi le déluge... / FRK

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