Roger Federer a la main verte

L'ambiance bucolique du sud-ouest de Londres inspire le Bâlois, qui tentera, dès cet après-midi, de coiffer une septième couronne à Wimbledon. Comme Sampras. Interview.
02 août 2015, 19:21

Wimbledon Village, un quartier chic et «cosy» - douillet - du sud-ouest de Londres. Ici, la ville se confond avec la campagne, et les maisons semblent toutes avoir été imaginées par le même architecte: construites en brique rouge, boisées par endroits, avec jardin et cour extérieure pour garer la grosse berline allemande de monsieur et le SUV japonais de madame. Pas de chien, mais des arbres feuillus parfaitement alignés qui suffisent à monter la garde, et des joggers du dimanche, du samedi et de tous les jours de la semaine qui patrouillent en rang d'oignons la journée durant.

C'est sur cette colline aussi verte que le gazon du All England Tennis and Cricket Club, à dix minutes à pied des courts de tennis, que Roger Federer (29 ans) loue chaque année, entre juin et juillet, une élégante bâtisse. Le Bâlois y a ses habitudes, celle, notamment, d'inviter les journalistes suisses à prendre le petit-déjeuner au lendemain de chacune de ses victoires en finale. Federer, qui aura l'honneur d'ouvrir l'édition 2010 cet après-midi (à 14h en Suisse) contre le gaucher colombien Alejandro Falla (ATP 65), en compte déjà six. Une de plus et il égalerait le record, encore un, de Pete Sampras. «J'y pense, parce que vous, les médias, me le faites remarquer, mais je ne joue pas au tennis pour défaire tout ce que Pete, qui est un ami, a construit», se défend-il. Le no 2 mondial est un père de famille apaisé. L'homme est comblé. Et le joueur?

Roger Federer, Pete Sampras a dit q ue vous pouviez remporter sept, huit, neuf voire même dix Wimbledon...

C'est sympa de sa part. Depuis toujours, les gens me comparent à lui. Cette pression m'a suivi durant toute ma carrière, c'est pourquoi j'estime avoir plutôt bien mené ma barque jusqu'à aujourd'hui. Dix, c'est beaucoup, même si mon jeu est fait pour le gazon. Chez les juniors déjà, et depuis que j'ai battu Pete ici même en 2001, j'ai cru chaque année avoir une chance de m'imposer.

Pourquoi ce tournoi vous réussit-il aussi bien?

L'ambiance y est particulière. J'aime le vert et le violet, les deux couleurs du tournoi. J'aime aussi regarder l'horloge et le lierre sur les murs du club-house. Cela m'apaise. La semaine avant le début de la compétition est particulièrement calme, plus calme que lors de tous les autres Grand Chelem, car le tableau des qualifications se déroule dans un endroit différent (réd: à Roehampton, au nord de Wimbledon Park). Quand tu t'entraînes, il n'y a pas de bruit, juste les employés du club qui mettent la touche finale.

C'est votre premier Wimbledon en tant que père de famille...

Et j'ai loué une maison un peu plus grande, pour que tout le monde puisse profiter d'un tant soit peu d'intimité. Enfin, Mirka, nos deux filles et moi-même avons une vie à peu près normale! Nous devons cuisinier, ranger quelques trucs ici et là, ce qui n'est pas forcément le cas lorsque nous sommes à l'hôtel.

C'est aussi la première fois que vous arrivez à Wimbledon avec une seule victoire en tournoi. Cela vous affecte-t-il?

Non, dans la mesure où le tournoi que j'ai remporté est un tournoi du Grand Chelem: l'Open d'Australie. A Melbourne, j'ai joué le meilleur tennis de ma vie. Après... Après, je pense que mon infection pulmonaire m'a gêné plus que je ne l'aurais cru. Est arrivée la saison sur terre battue, où Rafa (réd: Nadal) a décidé de tout manger. Rafa surfe sur une vague et les autres sont nuls: c'est ce que vous, les journalistes, pensez sans doute...

Mais vous restez sur une défaite en finale à Halle, face à Lleyton Hewitt...

J'estime avoir très bien joué à Halle. Je ne veux pas passer pour une pleureuse, mais, honnêtement, je n'ai pas eu de chance. Je mène 6-3 4-4 0-40: je dois remporter ce match. En plus, Lleyton touche la bande du filet à 30-40. Ça faisait beaucoup, même si Lleyton a fait un match monstrueux. Dans le troisième set, j'étais très fatigué. J'ai senti un truc à la jambe, un truc au dos...

La place de No 1 mondial, vous y pensez encore?

Elle sera très difficile à reprendre. En tout cas après Wimbledon, où je ne jouerai que pour la victoire, ce qui n'est déjà pas si mal. Le plus important, c'est la santé. J'ai la chance d'être en bonne forme, je me suis bien entraîné. Je serai dur à battre. /PSA

«Une heure après, je tremblais encore...»

En bon Suisse, Roger Federer a fait du «timing» une de ses marques de fabrique. Mais sera-t-il assez précis pour boucler son premier tour, qui débute à 14h, avant le début du match de l'équipe de Suisse de football, prévu deux heures plus tard? «Peut-être faudrait-il installer une télévision au bord du court pour que je puisse suivre l'évolution de la rencontre pendant les changements de côté», s'amuse-t-il.

Fan de ballon rond depuis toujours (ancien junior de Concordia Bâle, il n'est de loin pas maladroit avec ses pieds), le no 2 mondial est très proche de la formation d'Ottmar Hitzfeld, à qui il a donné un coup de main. «Après leur défaite contre le Luxembourg pendant la campagne de qualification pour la Coupe du monde, le sélectionneur m'a demandé si je voulais bien parler aux joueurs, histoire de leur apporter un peu de mon expérience, notamment avec les médias et la gestion de la pression. Depuis, l'équipe de Suisse n'a plus perdu», sourit Roger Federer, qui avoue avoir vibré, mercredi dernier, face à l'Espagne. «Une heure après le match, je tremblais encore. C'est le genre de victoires qui me fait penser que la Suisse peut aller plus loin encore.» Et faire aussi bien que le Bâlois, dont la voie est royale jusqu'en quart de finale, et un rendez-vous possible face au Tchèque Tomas Berdych? /psa

Le programme

Les Suisses en lice aujourd'hui:
Roger Federer (ATP 2) - Alejandro Falla (Col, 65). Denis Istomin (Ukr, 74) - Stanislas Wawrinka (23). Stefanie Voegele (87) - Maria Kirilenko (Rus, 28). Yung-Jan Chan (TPE, 84) - Patty Schnyder (58).

Quand Roger occupe la place

BILLET - PAR PIERRE SALINAS

«C'est toujours sur moi que ça tombe. C'est toujours moi qui m'entraîne après Roger et qui dois le virer du court. C'est pas juste.» Petite étude de texte. Le Roger de la phrase, vous l'aurez sans doute reconnu: Federer lui-même. Le court? Le no 15, un terrain annexe sur lequel nous ne nous étendrons pas car il n'est pour rien dans cette histoire. Quant à l'auteur de ce soupir plaintif, il n'est autre qu'Olivier Rochus, un Belge de 29 ans, matricule 66 à l'ATP.

Il est 15h01 et le petit homme a le sourire crispé de celui à qui on a confié une corvée: annoncer au sextuple champion de Wimbledon qu'il s'est suffisamment entraîné et que le moment est venu de faire place nette. Federer n'est pas un mauvais camarade, loin de là: au palmarès des joueurs à l'humour le plus potache, il serait même parmi les premiers. Or, Rochus hésite, d'autant que le Bâlois a le sourcil particulièrement ombrageux et l'½il rivé sur une balle qu'il ne semble pas pouvoir diriger comme il le veut.

La suite se déroulera pourtant sans heurt, et c'est sur un retour amorti assorti d'un «Salut Olivier» doux et amical que le Suisse mettra un terme à une séance qui aura duré 1h01 exactement. Une minute de trop qui prouve que, même déchu de son trône, le roi reste encore et toujours le roi, respecté, presque craint. Les pontes de Wimbledon en sont les premiers convaincus, qui ont nommé Federer tête de série no 1, sans que Rafael Nadal, le no 1 mondial, ne se sente offensé pour autant.