Point de vue de François Berger: «Le Nouvel Evangile»

«On ne peut que regretter l’étroitesse de vue de la presse ultra-conservatrice italienne considérant comme une offense au christianisme le fait que Jésus soit interprété par un homme de couleur», regrette François Berger, écrivain, éditeur, membre de la Société européenne de culture. Il évoque ici le film de Milo Rau, «Le Nouvel Evangile». Comme d’autres personnalités locales, nous l’invitons à s’exprimer régulièrement sur des sujets d’actualité.

16 déc. 2019, 12:00
«Le Nouvel Evangile», de Milo Rau, met en scène un Jésus de couleur.

Que prêcherait aujourd’hui Jésus? Avec qui? Pour quelles valeurs se battrait-il? Milo Rau, né en 1977 à Berne, dramaturge et cinéaste, semble bien avoir trouvé ses réponses dans l’Italie contemporaine. Il y a réalisé un film sur Jésus et tenant de la fiction, du documentaire et de la campagne politique: «Le Nouvel Evangile (The New Gospel)».

Les œuvres composites pourraient bien, un jour, supplanter les réalisations cinématographiques et littéraires purement fictives. Ne sont-elles pas davantage ancrées dans la réalité et capables de porter plus haut la compassion ou l’authenticité? Une réserve cependant: un trop grand militantisme a la fâcheuse tendance à déformer la réalité au profit des idées qu’il prétend défendre.

Le projet initial de Rau était de réaliser un nouveau film sur Jésus. Il y en a déjà eu beaucoup, entre autres «L’Evangile selon Saint Matthieu», remarquable de sobriété, de Pasolini, et «La Passion du Christ» de Mel Gibson.

Lorsque Rau arriva à Matera (capitale européenne de la culture pour l’année 2019), il fut immédiatement confronté aux difficultés des migrants travaillant, pour des salaires dérisoires, dans les champs de fruits et légumes de l’Italie du sud. Il modifia alors son projet en choisissant pour acteurs, en plus de professionnels de l’écran (Enrique Irazoqui, lequel fut Jésus dans le film de Pasolini), des migrants et gens des lieux.

L’art doit rester liberté, courage et audace et ce choix en fait partie.

Le combat de Jésus pour la justice et la dignité lui apparut aussi le leur. Il confia le rôle du Christ à Yvan Sagnet, d’origine camerounaise, ancien migrant et travailleur saisonnier. Pourquoi pas? L’art doit rester liberté, courage et audace et ce choix en fait partie.

Dès lors on ne peut que regretter l’étroitesse de vue de la presse ultra-conservatrice italienne considérant comme une offense au christianisme le fait que Jésus soit interprété par un homme de couleur. C’est oublier que les représentations iconographiques ou cinématographiques du Christ, sous les traits d’un Occidental (le Jésus aux yeux bleus du cinéaste Zeffirelli), sont certainement bien éloignées de la réalité physique de l’homme né à Bethléem.

Mais c’est surtout oublier l’apôtre Paul: «Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, nous sommes tous un en Jésus-Christ.» (Galates, 3.28). Dans cet esprit il n’y a plus ni blancs, ni noirs, ni jaunes, mais toujours des humains, militants ou non.

L’art, au service de l’humanité, pour plus de bonheur et de joie, certes. Mais la Beauté qui sauve le monde, n’est-ce pas, avant tout, comme l’a écrit feu le cardinal Carlo Martini, «l’amour qui communie à la souffrance»?