Le Hamas en mutation

Si les islamistes sortent gagnant des élections de mercredi, les Israéliens craignent un conflit armé. De sa prison en Israël, Marwan Barghouti, chef de file du Fatah parle d'un cabinet de salut public Surprise à la veille des élections palestiniennes. Dans une double interview diffusée sur les chaînes de télévision Al-Jazira et Al-Arabiya, le plus célèbre prisonnier palestinien, Marwan Barghouti, tête de liste du Fatah, appelle à la mise sur pied d'un cabinet de salut public au lendemain des législatives du 25 janvier... avec la participation de toutes les forces politiques palestiniennes, notamment du Hamas, le Mouvement de la résistance islamique.

24 janv. 2006, 12:00

Cette interview, réalisée dans sa cellule de la prison de Hadarim, n'a pu avoir lieu qu'avec la complicité bienveillante, l'aide intéressée, du gouvernement israélien, brusquement soucieux, semble-t-il, de donner la parole au leader des activistes du Fatah et ex-chef des brigades de martyrs d'Al-Aksa pour contrer la montée en force des islamistes du Hamas dans les sondages d'opinion.

L'effet contraire

Israël l'arroseur arrosé: l'appel de Marwan Barghouti, qui figure à la une de la presse palestinienne, est en contradiction même avec ce que les responsables israéliens attendaient de son célèbre prisonnier. Ils espéraient en effet une déclaration musclée contre le Hamas, pratiquement une déclaration de guerre. Marwan Barghouti s'en est pris en revanche aux dirigeants israéliens en des termes de vitrioleur. Les accusant d'avoir opté pour une stratégie fondée sur la déligitimation du leadership palestinien afin de torpiller tout effort de réactiver le processus de paix.

Puis Marwan Barghouti, faisant allusion aux islamistes du Hamas, de lancer à nouveau cette petite phrase définitive qu'il avait prononcée avant son arrestation: «Alliés dans le sang, nous serons aussi alliés dans les prises de décision». Enfin Barghouti a conclu sur l'éloge de la lutte armée: «Seule la lutte armée a fait de l'occupation de la bande de Gaza un fardeau pour l'occupant, incitant les Israéliens à l' évacuer».

Métamorphose?

Si Barghouti n'exclut pas la présence du Hamas sur la scène politique, la question aujourd'hui est donc de savoir si une intégration du Hamas au sein du système politique et du gouvernement palestiniens contribuerait à adoucir ses position. Certains dirigeants du principal mouvement islamiste n'excluent plus de dialoguer avec Israël. Une métamorphose, apparue au grand jour durant la campagne électorale, qui laisse entrevoir que les choix du Hamas seront peut-être à l'avenir plus politiques que militaires.

Confrontés aux menaces des Etats-Unis et de l'Union Européenne de geler leur aide financière à l'Autorité palestinienne si le Hamas remporte la victoire à ces élections, les dirigeants islamistes seraient prêts à adopter des positions plus «réalistes».

En 2005 l'Union Européenne a versé 340 millions de dollars à l'Autorité palestinienne. Sans cette assitance financière celle-ci n'aurait pas été capable de payer les salaires de ses fonctionnaires et des agents de ses forces de sécurité. Les dirigeants islamistes en sont conscients, surtout ceux qui exercent des fonctions de responsabilité au niveau des collectivités locales. Ils savent aussi ce que les Américains et les Européens réclament d'eux en contrepartie: le désarmement de leurs troupes et leur pleine adhésion au jeu politique, la reconnaissance d'Israël.

Ou nouvelle intifada?

Toutefois le général Dan Halutz, chef d'état-major de l'armée israélienne, prévoit un conflit armé entre le Fatah et le Hamas si les islamistes sortent gagnants. «Je ne pense pas que le Fatah cèdera facilement le pouvoir», dit-il. Puis de mettre en garde ses concitoyens contre une nouvelle vague de violences, une troisième intifada.

Quoi qu'il en soit les soldats israéliens ont reçu l'ordre de mettre en veilleuse pendant 3 jours au moins toute activité militaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ils éviteront, selon ces consignes, de pénétrer en Cisjordanie afin d'éviter tout contact avec la population palestinienne .

Professeur de Sciences politiques à l'Université de Bir Zeit - la plus importante de Cisjordanie - Salah Abdel Jawad perçoit une transformation radicale à la direction du Hamas. «En fait, dit-il, voilà des années que le Hamas ne rejette plus la négociation. Le mouvement islamiste se trouve dans la même position que le Fatah il y a trente ans. Ses dirigeants ont déjà accepté l'idée de l'Etat d'Israël aux côtés de la Palestine, mais ils n'arrivent pas à se résoudre à le claironner sur les toits». /SRO-La Liberté

La troisième voie qui prend du poids

La bataille électorale s?annonce rude, ses résultats sont incertains et la consultation sera sous haute surveillance. Samedi dernier, 58.705 membres des forces de sécurité palestiniennes ont voté pour être en mesure d?être totalement disponibles le jour du scrutin. Ils assureront une garde renforcée devant les bureaux de vote palestiniens. Le Fatah et le Hamas seraient au coude à coude. D'après le dernier sondage d'opinion de l'institut Jerusalem Media and Communication le mouvement islamiste récolterait 30,2% des voix en Cisjordanie, juste derrière le Fatah actuellement au pouvoir, crédité de 32,3% des intentions de vote.

Cette montée en flèche du Hamas inquiète non seulement l'entourage du président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, mais également les Etats-Unis et l'Union Européenne.

Outre la participation du Hamas (en 1996 les islamistes avaient boudé les législatives palestiniennes), l'autre nouveauté qui émerge de cette consultation populaire est l'apparition d'un courant politique, dit de «la troisième voie», conduit par Salam Fayed.

Surnommé dans les Territoires «l'Américain», parce qu'il a fait des études d'économie aux Etats-Unis, puis une brillante carrière au Fonds Monétaire International (FMI), l'ex-ministre des Finances de l'Autorité palestinienne jouit d'une telle popularité - en raison de ses compétences - que son nom revient sans cesse dans les conversations comme possible premier ministre, voire comme successeur de Mahmoud Abbas à la présidence de l'Autorité palestinienne.

Salam Fayed résume en quelques mots son programme politique: «Nous devons rationaliser, économiser, réorienter nos priorités en fonction des besoins de la population». Il préconise aussi «une réforme complète du système».

C'est-à-dire se détourner du népotisme et de la corruption. Salam Fayed, qui se situe par rapport au Hamas à l'opposé de l'échiquier politique, déclare avec force: «l'Autorité palestinienne doit incarner les aspirations de l'ensemble des Palestiniens et ne plus se contenter de distribuer des sièges aux adhérents du Fatah». /SRO