«J'ai le sentiment qu'on a voulu tuer le soldat Kerviel»

La Société Générale a exclu hier de réclamer l'intégralité des 4,9 milliards d'euros de dommages et intérêts infligés par la justice à Jérôme Kerviel. L'ex-trader a estimé «payer pour tout le monde» après sa lourde condamnation la veille pour des pertes record en 2008.

07 oct. 2010, 10:39

Jérôme Kerviel a été condamné mardi à cinq ans de prison, dont trois ferme, et à d'énormes dommages-intérêts de 4,9 milliards d'euros, montant de la perte subie par son ancien employeur. Une très lourde condamnation qui a suscité l'indignation notamment de la presse.

«Le jugement a été très clair, il y a eu condamnation», a déclaré hier soir la directrice de la communication du groupe Société Générale Caroline Guillaumin. Mais «il n'est pas question d'aller réclamer de telles sommes à un homme seul», a-t-elle ajouté sur la radio France Info.

Jérôme Kerviel, qui au début de son procès en juin s'était présenté comme consultant informatique gagnant 2300 euros par mois, a été condamné à des dommages-intérêts les plus élevés jamais infligés à un particulier en France. Compte tenu de ses revenus, il lui faudrait 170 000 ans pour s'en acquitter. Caroline Guillaumin a laissé entendre que les deux parties pourraient s'entendre sur un montant réduit, sans que l'établissement renonce à toute indemnisation.

Blême au moment du jugement mardi, Jérôme Kerviel s'était abstenu de tout commentaire. «J'ai vraiment le sentiment qu'on a voulu me faire payer pour tout le monde et qu'il a fallu sauver la (Société) Générale et qu'on a tué le soldat Kerviel», a-t-il finalement réagi hier sur la radio Europe 1. «Je suis quand même abattu par le poids de la sanction et par le poids des responsabilités que le jugement me fait porter», a ajouté le jeune homme de 33 ans.

L'ancien trader était jugé pour avoir pris sur les marchés financiers des positions spéculatives de dizaines de milliards d'euros, dissimulées à l'aide d'opérations fictives et de fausses écritures. Le tribunal a totalement exonéré la Société Générale, alors que Kerviel affirmait que sa hiérarchie l'avait laissé faire, voire encouragé à prendre des risques.

Découverte au début 2008, la perte abyssale de près de 5 milliards d'euros avait précédé de quelques mois la crise financière et Jérôme Kerviel était devenu l'un des emblèmes de la dérive des marchés.

Jérôme Kerviel a fait appel du jugement et, lors de son deuxième procès, il veut «apporter la preuve une fois pour toutes que, dit-il, je n'étais pas seul dans ce bateau-là». «C'est une mort civile, c'est une mort pécuniaire», a déclaré son avocat Olivier Metzner. «La crise financière n'est pas due à Kerviel, la crise financière est due à la création de produits virtuels», a-t-il martelé.

L'ancien trader a assuré recevoir des «tonnes» de messages de soutien. Sa sévère condamnation a suscité la réprobation de la presse française qui s'étonne que la Société Générale soit ainsi lavée de toute responsabilité. «Jérôme Kerviel. Le jugement absurde», s'est indigné le journal populaire France-Soir. «Le seul coupable?», s'interrogeait le journal de gauche Libération.

«La responsabilité était pour le moins partagée», a abondé la responsable d'une association de petits actionnaires, Colette Neuville. Le jugement a aussi suscité des commentaires critiques sur internet, où certains ont vu dans l'ancien trader la «victime expiatoire d'un système», celui des banques. /ats