Enquête sur le drame des enfants migrants qui disparaissent

Terre des hommes a enquêté sur les mineurs non accompagnés (MENA) en France, Espagne, Belgique et Suisse. Selon 90 professionnels sondés, bon nombre se volatilisent. La Suisse n'échappe pas au phénomène. Collaborateur de Terre des hommes, spécialiste du droit de l'enfance
30 janv. 2010, 10:26

Faute de statistiques nationales consolidées, enquêter sur le phénomène des mineurs non accompagnés (MENA), c'est s'aventurer sur un terrain difficile. Aucun Etat n'est en effet en mesure de donner des chiffres précis concernant leur nombre. Terre des hommes (TDH) s'est quand même lancé dans l'aventure en interrogeant quelque 90 professionnels du domaine en France, Belgique, Espagne et Suisse. L'étude présentée hier par son auteur, Sofia Hedjam, donne un résultat assez inquiétant puisque près de la moitié de ces enfants disparaissent en cours de procédure d'asile.

La Suisse n'échappe pas au phénomène. Pour 2008, TDH donne le chiffre de 631 requérants d'asile mineurs non accompagnés. Provenance: Somalie, Nigéria, Guinée, Gambie et Irak, les filles venant principalement du Nigéria, Somalie et Erythrée. Citant l'Office fédéral des migrations (ODM), l'enquête de TDH indique que sur 200 décisions rendues en matière d'asile, entre le 1er mai 2008 et le 31 janvier 2009, on recense environ «55 disparitions en cours de procédure». Il s'agit de jeunes âgés de 16 à 18 ans auxquels il faut ajouter ceux qui se volatilisent après la décision d'asile, ce qui représente un taux de 40% de disparitions.

Lorsqu'on appelle l'ODM cependant, le porte-parole Michael Glauser donne une réponse surprenante: «On ne sait pas d'où TDH a obtenu ceux qui ont été cités dans leur étude et qui auraient pour source notre office. Le phénomène existe, mais on ne peut pas dire combien de MENA arrivent dans les centres d'enregistrement.»

Dans le chapitre consacré aux disparitions en Suisse, TDH se réfère à des témoignages précis, tout en respectant l'anonymat de personnes interviewées. Un juge des enfants avance que les fugues chez les mineurs non accompagnés atteignent près de 50%, mais d'autres sources indiquent des pourcentages nettement moins élevés.

Les raisons des fugues sont multiples: certains veulent travailler, rejoindre un autre pays, craignent un renvoi ou ne peuvent pas se plier au cadre qui leur est imposé.

Au risque de faire rougir La Palice, TDH affirme qu'il est en effet très rare qu'un mineur non accompagné arrive seul dans le pays d'accueil. Les passeurs les acheminent par avion, bateau ou camion, surtout en Belgique, Espagne et France. Pour alimenter des trafics?

Un juge des enfants helvétique interrogé dans l'enquête cite le cas de jeunes filles roms âgées de 9 ans amenées en Suisse pour être utilisées dans des cambriolages... /PAS-La Liberté

Trois questions à...

BERNARD BOËTON
Collaborateur de Terre des hommes, spécialiste du droit de l'enfance  


1 - En matière de mineurs non accompagnés, la Suisse semble connaître une situation moins pénible que ses voisins? Est-ce une fausse impression?
Dans cette étude, nous n'avons pas cherché à classer les pays sur une échelle. Nous avons décidé d'étudier la situation en France, Belgique, Espagne et Suisse parce que nous disposons de réseaux dans ces pays. Située au carrefour de l'Europe, la Suisse est une terre de transit pour les mineurs non accompagnés. Elle n'échappe pas à ce phénomène.

2 - Dans votre étude, vous êtes plutôt humble avec les chiffres concernant les mineurs qui disparaissent. Ça n'a pas été facile d'en obtenir...
Effectivement. La fourchette est large: entre 5 et 50%. Mais ce n'est pas parce que cette réalité est difficilement mesurable qu'elle n'existe pas. Le fait est que des centaines de mineurs en Europe placés dans des institutions finissent par se volatiliser. Ont-ils été récupérés par des trafics? C'est ce que nous avons cherché à savoir.

3 - A part cette étude, que fait concrètement Terre des hommes?
Nous attirons l'attention sur ce problème depuis les années 2000. Nous avons demandé à la Commission européenne une harmonisation du statut des MENA afin qu'ils ne disparaissent pas des statistiques. Nous réclamons aussi plus de professionnalisme dans l'accueil. Enfin, il ne faut pas mettre des jeunes dans une situation de délinquance par des renvois arbitraires. Je vous rappelle le cas de ce Somalien, Abdi Rachid, parfaitement intégré à Lausanne qui a été renvoyé et qui est actuellement clandestin dans les rues de Rome! /PAS