18.11.2019, 19:16

Violences conjugales: des pistes pour oser briser le silence

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Violences conjugales: des pistes pour oser briser le silence

Société Vers qui se tourner lorsque les coups pleuvent ou que la souffrance psychologique se fait trop grande? La police? La justice? Qui peut aider à sortir du cercle de la violence conjugale?

500. Chaque année, on estime que plus de 500 personnes sont victimes de violences conjugales dans le canton de Neuchâtel. Et ce chiffre n’est que la pointe de l’iceberg. Les experts et professionnels du domaine s’accordent à dire que seule une faible part des victimes osent sortir du silence. Peu se rendent à la police pour porter plainte.

«Les trois quarts des femmes qui toquent à notre porte nous demandent que leur conjoint change de comportement», raconte Sophie Aquilon, coresponsable du Service neuchâtelois d’aide aux victimes. On connaît la chanson. Demain ça ira mieux. C’était juste une fois, à cause du stress, du travail. Les excuses sont nombreuses. Et il y a la honte aussi. S’il est la seule source de revenus du foyer, les pressions sont encore plus fortes.

Quelques pistes pour briser le silence et le cycle de la violence.

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Les violences dans le couple, c’est quoi?

La question semble triviale. Mais la violence s’installe insidieusement et peut recouvrir de nombreuses réalités. «Dans la grande majorité des cas, la violence physique n’est pas la première forme de violence», explique Hilde Stein, psychologue au Service pour auteurs de violence conjugale du Centre neuchâtelois de psychiatrie.

Il n’y a ainsi pas que les coups, bousculades, gifles ou même agressions sexuelles. L’une des violences les plus difficiles à déceler est celle qui touche le mental. Dénigrer, «regarde de quoi t’as l’air»; isoler, «si tu m’aimes, ne sors pas»; menacer «si tu pars, tu ne reverras jamais les enfants», surveiller les conversations WhatsApp, ignorer ou encore harceler en vérifiant systématiquement l’emploi du temps: les attaques possibles sont nombreuses et plus difficiles à faire reconnaître par la justice.

S’ajoute encore la violence économique, lorsqu’on force la victime à fournir des comptes détaillés ou qu’on la maintient dans l’ignorance de la situation financière du couple.

Pourquoi parler de cercle de la violence?

On parle communément d’un cycle de la violence. Un cercle vicieux constitué de quatre étapes.

D’abord, la tension monte, mais ce n’est «que passager», on se dit que la situation se calmera. Ensuite, la violence éclate: hurlements, insultes, menaces, intimidations, gifles, voire coups. Après l’orage, le partenaire minimise ses actes et se justifie par des causes externes. La faute au stress, au boulot. Ou même à la victime. Elle finit parfois par penser que c’est à elle de changer pour que cela cesse. Enfin, vient «la lune de miel». L’agresseur s’excuse, jure de ne plus recommencer. Il fait tout pour se faire pardonner. La victime reprend espoir. Elle veut croire aux promesses de changement et oublier la souffrance.

Sauf que, la spirale de la violence recommence, avec des phases de plus en plus rapprochées et des agressions de plus en plus fortes.

Je suis victime de violences, que faire?

Etre conscient d’être victime de violences est la première étape. Il faut ensuite oser en parler, se confier, sortir du silence. Aller à la police? Prendre un avocat? Parfois, porter plainte fait peur. Il y a les enfants, la maison…

Dans un premier temps, on peut s’approcher de spécialistes comme le Service d’aide aux victimes (Savi) à La Chaux-de-Fonds ou à Neuchâtel. Après un contact initial, un rendez-vous est fixé rapidement avec un des intervenants. Il aiguillera la personne et lui expliquera ce qui peut être pris en charge financièrement par la Loi sur l’aide aux victimes. Des aides médicale, psychologique, sociale, matérielle et juridique sont dispensées. Des hébergements pour la victime et les enfants peuvent aussi être fournis en cas d’urgence.

«Si c’est grave, il faut le dire. Si ça ne l’est pas, il n’y a pas de raison de ne pas en parler», lâche Sophie Aquilon, coresponsable du Savi. Le site web violencequefaire.ch donne également de nombreux conseils, ainsi qu’une oreille attentive et discrète.

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Je veux porter plainte, comment ça se passe?

S’il y a des atteintes physiques, il faut les documenter autant que possible. Des photos, mais surtout un constat médical effectué auprès de professionnels permet d’asseoir le témoignage lorsque la police ou la justice prendra le dossier en charge.

Depuis 2004, le Code pénal a été renforcé pour lutter contre la violence conjugale et de nombreuses atteintes sont désormais poursuivies d’office. Mais pour que la justice s’active, il faut qu’elle soit au courant des problèmes domestiques. «Statistiquement, une femme mariée est plus en danger chez elle que dans la rue», rappelle Georges-André Lozouet, chargé de communication de la police neuchâteloise.

Un bémol important cependant, il est plus difficile de faire condamner les violences psychologiques, car la plupart ne sont pas considérées comme des infractions en tant que telles.

Et si je suis témoin de violences?

Des cris dans les étages, des marques suspectes, des nouvelles de plus en plus épisodiques: chacun peut être témoin de violences. Faire le premier pas et en parler permet parfois libérer la parole et offrir une aide salvatrice.

Agir surtout, lorsqu’on remarque qu’une dispute dégénère. Formée, la police neuchâteloise est habituée à intervenir dans des situations de violences dans le couple. En moyenne, elle est appelée une fois par jour pour ce type de problèmes. Lorsque des agents interviennent, ils peuvent expulser la personne violente et lui interdire l’accès du domicile pendant un certain temps.

Les voisins peuvent parfois représenter une aide précieuse: «Les violences qui se produisent dans une maison individuelle sont plus difficilement perceptibles», relève Sophie Aquilon.

C’est quoi un féminicide?
Les femmes étant les principales victimes des violences conjugales, un terme est de plus en plus utilisé pour parler des conséquences les plus graves: le féminicide. On tue une femme… parce qu’elle est une femme.

Nicole Baur, déléguée à l’égalité et à la famille pour le canton de Neuchâtel, précise la définition: «Les femmes qui meurent sous les coups de leur partenaire ou de leur ex sont une conséquence de la domination masculine. On parle de «masculinité toxique»: l’homme considère que la femme lui appartient, comme un objet. Si elle s’en va ou menace de s’en aller, il ne le supporte pas. Il n’a plus d’emprise sur cet ‘objet’ et il pense qu’il a tout perdu. Ce qui peut conduire à des actes désespérés.»

Vicky Huguelet

Des thérapies pour les auteurs de violences

Si on frappe une fois, on frappera mille fois, affirment certains. Une personne violente peut-elle se repentir? Oui, si l’on en croit le Service pour auteurs de violence conjugale (SAVC) du Centre neuchâtelois de psychiatrie. «Nous partons du principe que la violence est un comportement appris et qu’il est ainsi possible de le désapprendre», explique la psychologue Hilde Stein. «La plupart des personnes que nous accueillons sont elles-mêmes en souffrance», complète-t-elle.

Avec son collègue Marc Glaisen, ils ont rencontré 113 nouvelles personnes, dont quelques femmes, ces trois dernières années. Le nombre de patients a explosé depuis la création de l’entité en 2006. Parmi les participants au programme, une partie est contrainte d’y participer par décision de justice. Aussi, lorsque la police intervient dans un foyer où il constate des violences, un formulaire est proposé pour que le SAVC prenne contact avec l’agresseur.

Au moins 21 séances de groupe

Concrètement, comment ça marche? D’abord, une première rencontre gratuite est organisée pour expliquer ce que peut apporter le SAVC au patient. Puis, entre deux et cinq entretiens individuels sont prévus, durant lesquels est évalué la capacité de remise en question et de reconnaissance de la violence. «Nous essayons de favoriser l’émergence d’une motivation au changement», explique Marc Glaisen.

Après la signature d’un contrat de confiance, au moins 21 séances de groupe, réparties de semaine en semaine, sont mises sur pied. Entre chacune d’entre elles, le patient remplit un questionnaire sur son comportement au sein de son foyer. Enfin, trois dernières rencontres ont lieu trois, six et douze mois après la fin des rencontres de groupe. L’entier de la thérapie dure environ deux ans et est pris en charge par l’assurance maladie de base.

Moins de récidives

Inspiré d’un modèle québécois, le programme semble porter ses fruits. Selon une recherche menée entre 2007 et 2015 par la criminologue neuchâteloise Véronique Jaquier Erard, ceux qui y participent – même sans le terminer – passent moins régulièrement à l’acte. «Ces premières analyses suggèrent que la participation à un programme SAVC permettrait de réduire le risque de récidive, à tout le moins de la retarder dans le temps», écrit-elle dans son rapport. Un temps précieux.


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