Eclairage
 11.02.2019, 17:01

Eclairage: «A la ligne, flashes d’un intérimaire à l’abattoir»

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Avec "A la ligne", Joseph Ponthus livre une version de son travail intérimaire dans des abattoirs.

Travail Nos journalistes mettent en perspective des sujets d’actualité régionale, sportive, nationale ou internationale avec des analyses ou des éclairages. Aujourd’hui, Daniel Droz évoque «A la ligne», le livre de Joseph Ponthus.

Joseph Ponthus écrit comme il travaille. «A la chaîne. A la ligne.» Educateur spécialisé, 40 ans, il a tout lâché pour se marier en Bretagne. Il doit travailler mais faute d’offres dans son domaine, ce sera l’agroalimentaire. Les poissons, les crustacés, le tofu, les vaches, les cochons et les chimères, qui sont des poissons aussi. De cette expérience, de cet univers, il fait un livre. Sans ponctuation. «A la ligne».

A l’heure des gilets jaunes, de la précarité de l’emploi, sa lecture dit quelque chose du monde du travail. «En tant qu’intérimaire, l’embauche n’est jamais sûre. Les contrats courent sur deux jours, une semaine tout au plus. Ce n’est pas du Zola mais on pourrait y croire. On aimerait l’écrire le 19e et l’époque des ouvriers héroïques. On est au 21e siècle.»

Les intérimaires? Une armée de réserve. Celle des chômeurs contents d’être intérimaires. La fin d’un intérim: «A la prochaine l’usine. A la prochaine les sous.»

A l’usine, Joseph Ponthus, comme les autres, se tait. L’usine impose son rythme. Il chante. «C’est le plus beau passe-temps qui soit.» Il fredonne Trenet dans sa tête. Il pousse les carcasses. «Des gestes de pilier de rugby.» Il faut bien travailler. «Certes on dirait les Shadoks mais c’est l’usine et ça fait les muscles. (…) Rien à réfléchir. Juste pousser comme un bourrin.» Il compte. «Les heures qui restent à tirer. Les minutes avant la prochaine heure.»

On aimerait l’écrire le 19e et l’époque des ouvriers héroïques. On est au 21e siècle.
Joseph Ponthus, auteur

Il y a aussi la truanderie alimentaire qu’on ne peut pas dénoncer. L’usine qui devient un trompe-l’œil, un abattoir Potemkine quand vient le gros client ou le service officiel de contrôle de l’hygiène et de la sécurité.

Il y a le rythme de travail. Neuf heures par jour. La fatigue. Le mal au dos. Les week-ends à penser déjà au lundi. Le sang quotidien. «Et l’usine, quand tu en sors, tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes. Même si nous savons qu’il n’y a pas de vrai monde.»

Il y a des références littéraires. Entre autres, Apollinaire: «Ah Dieu que la guerre est jolie!» Joseph Ponthus: «Nettoyeur de tranchée, nettoyeur d’abattoir, c’est presque tout pareil. Je me fais l’effet d’être à la guerre.»

Une question qui nous interroge aussi: «Pour qui produisons-nous 40 tonnes de crevettes par jour? Soixante millions de Français mangeraient donc 40 tonnes de crevettes quotidiennement.»

«A la ligne», Joseph Ponthus, éditions La table ronde, 266 pages


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