Trois femmes uruguayennes

02 nov. 2010, 11:46

CRITIQUE - PAR LAURENCE DE COULON

Pajarita est née deux fois, la première en prenant la vie de sa mère, la deuxième au sommet d'un arbre. Sa fille Eva rêve de devenir poétesse et sa petite-fille Salomé rejoint les guérilleros du mouvement Tupamaros dès l'adolescence. Dans cette saga familiale à la magie diffuse, cette première fiction au souffle romanesque impressionnant, trois femmes luttent contre le destin.

Bien que le cadre géographique et culturel, le Buenos Aires de l'après-guerre et surtout l'Uruguay, soit bien exploité - Carolina De Robertis, née de parents uruguayens et installée aux Etats-Unis, donne chair aux paysans, aux immigrés et aux citadins qui forment le pays -, le cadre historique et politique, qui sert de toile de fond, ne constitue pas le point fort de ce livre passionnant, mais reste un prétexte. Par contre, les scènes de la vie quotidienne et les drames intimes de ses personnages valent le détour.

Ainsi l'auteur évoque avec talent aussi bien des saynètes que des récits particuliers et des ambiances: la petite Pajarita dans la cuisine avec sa tante Tita qui lui raconte les histoires de la famille, l'enfer d'Eva obligée par son père à travailler chez son ami marchand de chaussures et violée par son patron, et la vie des poètes de Montevideo.

Les femmes, qu'elles soient mariées à des hommes alcooliques dépensiers, ou abusées par des hommes plus âgés, puis abandonnées par leur meilleur ami, trouvent les ressources nécessaires à leur survie: Pajarita vend les plantes médicinales qu'elle connaît grâce à ses ancêtres et Eva manipule un médecin amoureux d'elle. Paradoxalement, puisque c'est le mariage qui la sauve, Eva montre aussi l'impossibilité de son indépendance.

En bref, un roman à lire pour ses personnages féminins pittoresques et attachants, pour son ampleur et les talents de conteuse de son auteur, et moins pour l'entrelacement entre l'histoire collective et l'histoire individuelle, maigrement étoffé.

«La montagne invisible», Carolina De Robertis, traduit de l'américain par Daphné Bernard, éd. Belfond, 2010