Requiem pour un jazzman

Encore une aventure noire et triste pour le bien nommé Blacksad. Le chat le moins drôle de la bande dessinée plonge une nouvelle fois ses griffes dans les eaux glauques de l'Amérique des années 1950. La Nouvelle-Orléans résonne d'un jazz résolument funèbre.

09 oct. 2010, 10:44

Il est des séries que l'on est toujours heureux de retrouver car leur rythme de parution sénatorial permet à chaque album d'être amoureusement peaufiné tout en empêchant le lecteur de s'en lasser, quand bien même l'atmosphère en serait assez désespérante. Mais l'originalité de «Blacksad» n'est pas dans ses scénarios qui retrouvent la bonne vieille veine étouffante et délétère du polar noir à l'américaine. Elle réside bien davantage dans le contraste créé entre cette atmosphère et le profil animalier des personnages. Ce qui ne rend pas pour autant les albums beaucoup plus drôles.

On peut certes esquisser un sourire en voyant, dans le premier tome, une crapule de sang-froid incarnée par un lézard ou un garde du corps boxeur par un… gorille. Mais la jovialité disneyenne a définitivement abandonné l'univers de «Blacksad». Dans cet album qui évolue parmi des jazzmen déchus cernés par la folie, la drogue et leur producteur, le coq banjoïste à la crête pendante que l'on retrouve assassiné dans une arrière-cour apparaît comme une allusion aussi évidente que dérisoire au fringant coq narrateur du «Robin des bois» de Disney. De fait, chaque personnage est exactement l'animal qu'il doit être: la truie et la chienne du bordel ne sont pas moins à leur place que le renard (un détective fouineur), l'âne (un contrebassiste tocard), l'hippopotame (un privé sans scrupule et ennemi personnel de Blacksad), le pingouin (un patron de boîte de nuit) ou la guenon (une gouvernante adepte du vaudou). Le masque animal n'est pas ici un ornement: il révèle l'âme, et celle-ci est généralement bien noire, bien veule ou vraiment misérable. C'est à peine si un bon gros matou-docker et quelques petits rongeurs-garnements farceurs viennent mettre dans ce zoo étouffant un peu… d'humanité!

Vigueur du rythme narratif, dynamisme de la mise en page, économie des textes, soigneusement dispersés sur la planche, rendent cet album digne en tout point des précédents. Même si le manque d'humour et le caractère un peu appuyé, pour ne pas dire un peu mélodramatique, de l'intrigue n'évite pas toujours les poncifs. /ACO

«L'Enfer, le silence», «Blacksad», t. 4, Juan Diaz Canales (scénario), Juanjo Guarnido /dessin), éd. Dargaud, 2010.