Les toiles éclatantes d'un barbare tendre et plein de violence

Maurice de Vlaminck passe pour être le plus violent des fauves. Labyrinthe éclaboussé de couleurs, les salles du Musée du Luxembourg, à Paris, accrochent la période flamboyante de l'?uvre. Un parcours chronologique à suivre jusqu'au 20 juillet. Et si, un jour de 1900, le train qui ramène Vlaminck chez lui n'avait pas déraillé, le fauvisme aurait-il éclaboussé avec autant de force l'histoire de la peinture? Dans ce train, Maurice de Vlaminck rencontre André Derain, qui comme lui cherche encore son style. Les deux jeunes gens décident de louer ensemble un atelier à Chatou, et c'est là, sur les bords de la Seine, qu'ils allumeront leur propre brasier...

06 avr. 2008, 12:00

«Les péniches à Chatou», «Paysage de la vallée de la Seine», «Le verger», «Les ramasseurs de pommes de terre»... Les couleurs éclatent, elles viennent gifler le visiteur confronté à l'instinct fauve de Vlaminck, tel que le met en scène actuellement le Musée du Luxembourg à Paris. Resserrée sur les années 1900 à 1915, l'exposition rassemble des ?uvres illustrant les expérimentations les plus audacieuses du peintre. Car au lendemain de la guerre, le grand fauve s'assagira dans un lyrisme salué par ses admirateurs, une ?uvre répétitive décrochée des avant-gardes selon ses détracteurs.

Un grand verre de vin, rouge, au premier plan, posé «Sur le zinc». Un mégot pend au coin de la bouche d'une femme brossée à grands traits. Une face presque clownesque, un type plus qu'un portrait pour figurer ces habitués des cafés que Vlaminck connaît bien. En ces années-là, ce fils de musiciens peint le jour et joue du violon le soir dans les cabarets, afin de subvenir aux besoins de sa femme et de ses filles. Bientôt l'?uvre de Van Gogh, vue dans une galerie qui lui consacre une rétrospective, retentit comme un coup de tonnerre dans le ciel de Vlaminck. L'anarchiste qui revendique son refus des écoles et des académismes a trouvé son idole; du peintre à l'oreille coupée, il dira: «J'aime mieux Van Gogh que mon père». Vlaminck jette ses touches tourbillonnantes sur la toile, ailleurs on y capte le pointillisme de Signac, les libertés chromatiques de Gauguin. Vlaminck s'est refusé à copier les maîtres, il prétendait ne pas se rendre au musée, mais sa gestualité instinctive, expressive, reste perméable aux audaces de ses prédécesseurs.

Contrairement à Derain, Vlaminck dessine peu et travaille très vite. Il privilégie la couleur, c'est elle qui suggère la forme, dicte la composition, anime ses premiers plans. «Je haussais tous les tons, je transposais dans une orchestration de couleurs pures tous les sentiments qui m'étaient perceptibles. J'étais un barbare tendre et plein de violence», écrit-il dans «Tournant dangereux». Tout droit sortie du tube, la couleur crie jusqu'à l'outrance, et finit par pousser le grand fauve dans l'impasse. Le peintre au physique de fort des Halles ne peut frapper plus fort que les tons purs du marchand de couleurs.

A partir de 1907, Vlaminck négocie un virage grâce à l'influence cézanienne. Formes géométriques, souci de la construction, déformation de la perspective. Le cubisme aspire les fauves, mais Vlaminck s'arrêtera en chemin. Animé par «la volonté de pas s'éloigner du réel», il refuse la radicalité de l'art moderne, la déconstruction du sujet. Picasso est son ennemi.

Plus proche des couleurs locales, la palette de Vlaminck s'éteint progressivement. Le peintre fait taire ses couleurs, même si le fauve n'est pas tout à fait dompté comme en témoignent «Village au bord de la Seine» ou «Puteaux» peint en 1915 alors qu'il est enrôlé dans une usine d'armement. Comme des braises incandescentes, les toits rouges coiffent des maisons bancales, un chaos où vient se refléter la guerre et qui donne le vertige. / DBO