Cinéma élevé au grain du réel

Premiers jours plutôt contrastés pour la 62e édition: à une programmation assez décevante sur la Piazza Grande a fait écho un début de compétition internationale de haut niveau avec trois œuvres puissantes et animées par un souci du réel qui fait honneur au septième art.
02 août 2015, 18:46

Différant du tout au tout, les deux films qui ont ouvert le festival sur la Piazza Grande mercredi soir n'ont pas fait l'unanimité, loin s'en faut! «500 Days Of Summer», de Marc Webb, est une bluette charmante, tandis que «La guerre des fils de lumière contre les fils de ténèbres», du cinéaste israélien Amos Gitaï, certes plus intéressant, ne parvient jamais à faire de son origine théâtrale un véritable enjeu cinématographique.

Jeudi soir, toujours sur la Piazza, «Unter Bauern - Retter in der Nacht», de Ludi Boeken, a montré l'étoffe d'un honnête téléfilm. Très usuelle, sa mise en scène affaiblit un propos pourtant très fort, procédant du devoir de mémoire, puisqu'il s'agit de l'histoire véridique d'un paysan allemand qui, entre 1943 et 1945, a empêché la déportation d'une famille juive. Montré dans le cadre de la rétrospective «Manga Impact», «Pompoko» a sauvé la soirée. Due à Isao Takahata, cofondateur avec Hayaho Miyazaki des studios Ghibli, cette fable écologique remontant à 1994 reste un sommet de drôlerie intelligente. Hier soir, l'on a enregistré le même écart entre le larmoyant «My Sister Keeper», de Nick Cassavetes, et la reprise de l'impressionnant «Le conseguenze dell'amore» (2004), de Paolo Sorrentino, d'après un scénario de Toni Servillo, un scénariste et dramaturge exceptionnel, à qui l'on doit aussi le script de «Il Divo» et auquel Locarno rend hommage cette année.

Du côté de la compétition internationale, où le directeur artistique Frédéric Maire a tout loisir de mettre sa griffe, les premières œuvres de la sélection se révèlent autrement passionnantes!

Sur les trois films que nous avons déjà pu visionner, trois relèvent d'une qualité remarquable et surtout ne s'accommodent guère de nous décrire «un monde accordé à nos désirs», bien au contraire!

Premier long métrage du cinéaste sud-africain Oliver Hermanus, «Shirley Adams» raconte sans aucun effet de manche les tribulations d'une mère qui consacre entièrement sa vie à son fils invalide et suicidaire, au point de quitter son travail d'assistante médicale. Privée de ressources, elle verra son enfant mourir. Cette œuvre très forte entretient une parenté troublante et révélatrice de l'état indigne de nos sociétés dites évoluées avec «Wakaranai», du Japonais Masahiro Kobayashi, déjà lauréat d'un Léopard d'or en 2007. Dans ce film habité par le silence des laissés-pour-compte, c'est l'enfant qui doit veiller sur sa mère atteinte d'une maladie incurable.

Abandonné par son père, un adolescent garde de côté un modeste pécule pour payer les frais d'hospitalisation, au risque de se laisser mourir de faim. Bien évidemment, le gosse échoue. Incapable de financer son enterrement, il fera disparaître son corps dans la mer. Filmée en caméra portée, cette œuvre intraitable nous fait endurer une souffrance en temps réel dont on ne saurait faire l'économie! Plus écrit, «Buben. Baraba», du Russe Alexei Mizgirev, se déroule à la fin des années 1990, au cœur du désastre moral et économique hérité de la dislocation de l'Union soviétique. Une bibliothécaire est forcée de mener une double vie. Alors qu'elle amende impitoyablement les lecteurs qui ont dépassé le délai de prêt, Yekaterina se rend en catimini dans les trains de nuit vendre ses livres au plus offrant. La métaphore ne pourrait pas être plus cinglante! /VAD