12.01.2018, 00:01

«Il y a encore des gens qui y croient»

Abonnés
chargement
Après «La bataille du Gripen», le réalisateur vaudois Frédéric Gonseth signe «Le printemps du journalisme».

 12.01.2018, 00:01 «Il y a encore des gens qui y croient»

Par kessava packiry

Pertes des revenus publicitaires au profit des sites d’annonces vers lesquels se tournent les grands éditeurs, manque d’intérêt d’un jeune lectorat friand des informations légères du net, restructurations, licenciements... Les médias suisses vont mal. Très mal. Pas plus tard que lundi, l’Agence télégraphique suisse annonçait la suppression de 35 à 40 postes, sur un total de 180. De quoi...

Pertes des revenus publicitaires au profit des sites d’annonces vers lesquels se tournent les grands éditeurs, manque d’intérêt d’un jeune lectorat friand des informations légères du net, restructurations, licenciements... Les médias suisses vont mal. Très mal. Pas plus tard que lundi, l’Agence télégraphique suisse annonçait la suppression de 35 à 40 postes, sur un total de 180. De quoi consterner encore plus Frédéric Gonseth qui, avec «Le printemps du journalisme», son nouveau documentaire après «La bataille du Gripen», ne va pourtant pas forcément apporter du baume au cœur de la profession.

Si le réalisateur vaudois de 67 ans pointe du doigt une menace réelle – un passage à vide mettant en péril non seulement un corps de métier, mais aussi la démocratie directe –, il se refuse à croire que le déclin du travail journalistique est inéluctable. Marqué par la disparition de «L’Hebdo», le cinéaste-journaliste en a fait le fil rouge de son film de 72 minutes, actuellement projeté dans différentes villes de Suisse romande.

Votre documentaire s’intitule «Le printemps du journalisme». Il semble plutôt sonner le glas de la profession...

C’est un cycle de vie. Et j’espère que cela ne se termine pas dans un cimetière, comme dans mon film. Mais c’est vrai, c’est une période très difficile: c’est l’hiver dans les rédactions, notamment dans les journaux d’influence romande comme l’était «L’Hebdo» ou l’est «Le Temps». Mais il y a encore des gens qui y croient. Le lectorat notamment, qui se sent certes dépassé, mais qui n’a pas disparu. Il faut réagir, les graines peuvent repousser.

Comment?

Il n’y a pas besoin d’aller voir bien loin: je trouve que «La Liberté» est un exemple sain, dans sa formule de financement (réd: deux piliers de l’économie fribourgeoise en main de l’Etat détiennent le tiers du capital, tout en garantissant l’indépendance éditoriale). Et dans les contenus rédactionnels reproduits dans des journaux partenaires.

On sent que c’est une piste très intéressante. Les politiques romands auraient tort de ne pas la considérer. Ils n’ont pas pris conscience que les Fribourgeois ont été les seuls à avoir trouvé une solution mixte, avec un engagement conjoint de la rédaction, des politiques et des propriétaires, les Sœurs de Saint-Paul. C’est assez unique au monde. Mais il y a d’autres exemples: comme «Bon pour la tête», né des cendres de «L’Hebdo», où les journalistes sont devenus leur propre éditeur.

Et Fijou (Financer le journalisme), la toute fraîche association que vous coprésidez?

Fijou est une association gérée par les journalistes et qui se charge de chercher de l’argent et de le distribuer aux médias en difficulté. L’aide directe n’est pas souhaitable. Car le critère numéro un de toute intervention pour sauver la presse, c’est de sauver son indépendance. Avec une non-intervention des donateurs sur le contenu éditorial.

Outre la perte des revenus publicitaires, l’autre problème relève du manque d’intérêt des jeunes, qui se rient de ceux qui ne peuvent se passer de la presse papier. Ils parlent dans votre film de nostalgie, d’un comportement à l’ancienne, marquant un écart générationnel profond.

Les jeunes, même à mon époque, ne lisaient pas non plus les journaux. Mais il n’y avait pas d’alternative et les jeunes n’avaient pas l’idée de supprimer les journaux. La différence, c’est qu’aujourd’hui ils ont une alternative, du moins pour l’information de base, d’où cette idée qu’on peut se passer des journaux.

La plupart manque d’esprit critique. Votre documentaire ressort un chiffre: 60% de ces jeunes sont victimes des fake news.

Il faut se tourner vers les enseignants. Aujourd’hui, à part dans le canton de Genève où un réel boulot se fait, il n’y a qu’une poignée de valeureux enseignants, 10% environ, qui s’engagent et se préoccupent du problème de l’éducation aux médias.

Un domaine à renforcer?

C’est une priorité absolue. Et, à mon avis, plus grande que d’être en phase avec le numérique. Les jeunes se forment déjà beaucoup par eux-mêmes au digital. Je comprends que l’école souhaite rester dans le courant. Mais l’éducation aux médias est bien plus importante.

Sommes-nous en retard?

Par rapport à la France et surtout aux pays nordiques, nous sommes clairement en retard. Il y a des pays où l’éducation aux médias est intégrée à l’enseignement normal. Chez nous, ce domaine relève de la liberté des enseignants...

La jeune génération recèle toutefois parmi elle des éléments qui y croient, qui veulent faire du journalisme, prêts à relever les défis qui attendent le métier.

Oui, et je suis très heureux de voir que cette flamme existe. C’est pour ça que le message de mon documentaire se veut printanier. Il y a de jeunes pousses qui sont là, et qui n’attendent qu’à grandir. Avec leur énergie, ils vont apporter une nouvelle vision, mais ils auront besoin des anciens. Car pour trouver une solution efficace, il faut aussi bénéficier de l’expérience.

Le risque d’un oui à No Billag

Votre documentaire sort en pleine réflexion sur les médias audiovisuels, avec l’initiative No Billag, qui propose de supprimer la redevance radio/TV. Vous l’aviez senti venir?

Frédéric Gonseth: Oui, bien sûr. Mon métier m’a appris à anticiper les échéances politiques suisses. En 2015, il y avait déjà une première votation sur la redevance. Si l’objet était moins sexy que No Billag aujourd’hui (réd: il s’agissait de se prononcer sur deux variantes de la redevance), il y avait en germe tout le débat qui éclôt maintenant.

Les arguments des partisans de No Billag sont porteurs: ne plus avoir à payer la redevance. Quel contre-argument apporter à ça?

On ne nous dit pas seulement «supprimer la redevance»; on nous dit que ceux qui aiment la SSR pourront continuer à payer, et qu’il n’y a ainsi pas de souci pour son financement. C’est le principe de l’offre et de la demande. Mais c’est faux: les partisans de ‘No Billag’ ne décrivent qu’une partie de l’équation économique. Certes il y aura une demande, mais si on vote oui, il n’y aura plus d’offre, ou un reliquat d’offre. Et ce petit reste ne sera absolument pas attractif pour la publicité, parce que si vous avez des abonnés volontaires, vous avez un gros problème: les autres, le plus grand nombre, ne pourront plus voir. Economiquement, c’est un système en vrille que nous proposent les partisans de No Billag.

Il convient de relever que cette initiative a amené une réflexion générale sur les médias.

On ne peut pas le nier. Il y a un débat. Et si la SSR s’en sort, cela aura été très salutaire pour l’ensemble des médias. C’était le moment de discuter! D’autant que l’on constate une réelle prise de conscience du public. Mais est-ce que cela sera suffisant? Je reste inquiet pour le résultat de la votation.

Vous-même, en tant que réalisateur, avez d’ailleurs un intérêt à ce que l’initiative soit rejetée.

Les conséquences sont plus graves pour la SSR qui perdrait trois quarts de ses moyens et une partie de la publicité. Mais nous, dans la foulée, allons effectivement perdre. Un tiers du cinéma suisse est financé par la télé, à travers le pacte audiovisuel. Et notre cinéma perd son principal canal de diffusion auprès du public, ce qui est plus précieux que l’argent. Un oui nous déconnecterait du public, et le cinéma suisse reviendra à ses débuts: un cinéma de festival.

Quelles pourraient être les conséquences d’un oui à No Billag sur la presse écrite?

Elles seront indirectes, mais très fortes: les gens estimeront que la communauté n’a pas à défendre les médias. Et cela donnera un signal politique désastreux: l’information ne sera plus quelque chose qui concerne la collectivité, mais relève du secteur privé.

cinéma

Le réalisateur suisse Frédéric Gonseth signe «Le printemps du journalisme», un documentaire en faveur de la presse.


Vous avez lu gratuitement
une partie de l'article.

Pour lire la suite :

Profitez de notre offre numérique dès Fr 2.- le 1er mois
et bénéficiez d'un accès complet à tous nos contenus

Je profite de l'offre !
Top