03.08.2015, 09:18

«Au moins, le forcené s'est tué»

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Par Walchwil, Ariane Gigon - la liberté

Neuf ans ont passé depuis la dernière rencontre, en 2002, une année après le drame. Quelques cheveux gris en plus, mais toujours la même gentillesse teintée de tristesse. Il faut dire que si un journaliste va voir Moritz Schmid, propriétaire d'une plâtrerie et député UDC au Grand Conseil zougois, c'est pour évoquer le drame du 27 septembre 2001 au Parlement de Zoug. En conflit permanent avec les autorités, Friedrich Leibacher, déguisé en policier, était entré à 10h30 dans le Parlement, lourdement armé. En deux minutes et demie, il tuait 14 personnes, dont trois conseillers d'Etat (mais pas celui qu'il incriminait) et en blessait 15 autres, certaines très grièvement.

Moritz Schmid s'en est sorti, blessé. En 2011, il dit se souvenir «avec une précision extrême de chaque seconde». Abrité sous une table à l'avant-dernier rang de la salle, il n'avait pas su exactement ce qui se passait et était resté immobile, comprenant que le collègue couché à côté de lui avait été tué. Cette scène l'a hanté dans ses rêves pendant des années, mais avec une intensité toujours plus faible. Depuis deux ans, elle a presque disparu.

«Mais quand j'ai appris ce qui s'était passé en Norvège, beaucoup de choses enfouies dans mon inconscient sont revenues à la surface», explique Moritz Schmid. «J'ai entendu les coups de feu, j'ai senti l'odeur des balles, j'ai vu le déroulement de la fusillade.» Pourtant, Moritz Schmid affirme s'être bien remis. Deux doigts de sa main gauche, touchée par Leibacher, gardent à jamais une rigidité un peu handicapante, mais il s'y est fait, dit-il.

Le drame norvégien a touché Zoug de plein fouet. Le Conseil d'Etat a envoyé un message de condoléances à Oslo. «Nous nous sommes souvenu des lettres reçues de l'étranger en 2001», a expliqué à la «Neue Luzerner Zeitung» le président du gouvernement, Matthias Michel, qui était député, et présent, au moment de la tuerie en 2001. «Elles nous montraient que le reste du monde n'était pas indifférent et, d'une certaine manière, cela nous a fait du bien.»

Honnête

Moritz Schmid ne montre aucune colère, au contraire. Il donne même un qualificatif pour le moins surprenant à Friedrich Leibacher. «Au moins, par rapport à Breivik, le nôtre a été honnête», lâche-t-il. Honnête? «Je veux dire que lui, il s'est tué, répond Moritz Schmid. «Il a organisé son enterrement. L'autre a uniquement voulu semer la mort autour de lui. Si Leibacher était vivant, mes cheveux ne seraient pas gris: je n'en aurais plus!»

Le député pense aussi aux autres survivants de la tuerie du 27 septembre 2001, celles et ceux qui, sans blessures physiques, n'ont pas été interviewés par les médias ni n'ont reçu, comme lui, un énorme bouquet d'un grand groupe pharmaceutique. «Je comprends que ce soit difficile: ils ont vécu la même chose mais personne ne leur demandait leurs sentiments, ce qui aide aussi à travailler sur le traumatisme. Ils se sont sentis comme punis...»

Le groupe d'accompagnement psychologique installé par les autorités cantonales est toujours en fonction, mais plus pour longtemps. «Comme l'aide aux victimes, prévue pour durer dix ans, le groupe cessera ses activités en 2011», explique le chancelier zougois Tino Jorio. «Nous sommes venus en aide à des personnes ayant à faire face à de lourdes pertes. Au total, l'aide aux victimes a versé 5,3 millions de francs et 1,2 million a été accordé aux cas de rigueur.»

Le destin de Tino Jorio lui-même est intimement lié au drame, puisqu'il était dans la salle du Grand Conseil le 27 septembre 2001. Terrible hasard, il se trouvait en Norvège fin juillet. «Nous sommes arrivés à Oslo deux jours après l'attentat. Il y régnait la même atmosphère qu'à Zoug il y a dix ans: ce calme, ce silence, et les fleurs devant la cathédrale...»

Un projet de film bloqué

C'est le «Tages-Anzeiger» qui l'a révélé en août dernier: un projet de film de fiction a été lancé dès le lendemain de l'attentat par le réalisateur Sascha Weibel et le documentariste Felix Karrer. Malgré un soutien initial de la télévision alémanique et de l'Office fédéral de la culture, les autorités zougoises ont refusé, en février 2002, de participer au travail des deux réalisateurs. «Les émotions étaient encore trop fortes», explique Tino Jorio, le chancelier zougois. «C'est aussi pourquoi le canton n'a jamais voulu participer à des enquêtes scientifiques sur le drame, pour éviter de «re-traumatiser» les victimes.»

Le «Tages-Anzeiger» cite une lettre du président du Conseil d'Etat de l'époque à la direction de la télévision alémanique, l'enjoignant à ne pas réaliser une telle fiction «pendant au moins dix ans». En 2005, la télévision alémanique refusa finalement de financer le projet plus avant. «Selon moi, sous le couvert de protection de la personnalité, il s'agissait clairement de censure politique sur un projet culturel», explique le réalisateur Sascha Weibel. «Notre dernière tentative d'obtenir un financement de la télévision alémanique - il est quasiment impossible de faire des films sans elle en Suisse - remonte à un an à peu près.»

Le scénario est bouclé depuis longtemps. Reste à voir si le gouvernement zougois lèvera le «moratoire» de dix ans après le 27 septembre prochain. «Ce drame reste un événement important de l'histoire suisse, note Sascha Weibel. Après tout, il a fallu attendre très longtemps pour avoir, avec «La chute», la première fiction réussie sur Adolf Hitler.». / AGI

Une cérémonie Avec Micheline Calmy-Rey

Aujourd'hui, les autorités zougoises tiennent une cérémonie du souvenir à Unterägeri. «Il y aura un concert, dédié à la paix, et un service religieux, mais la cérémonie restera sobre», explique le «survivant» Moritz Schmid. «Certains d'entre eux ne veulent pas venir car ils ont peur que la douleur soit ravivée.» La présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, sera présente.

Chaque année, le jour anniversaire, les cloches des églises sonnent dans tout le canton, un service religieux est célébré à Zoug, les tombes des victimes et la plaque commémorative près du bâtiment du gouvernement sont fleuries. «Le Conseil d'Etat décidera début 2012 si ces actions seront poursuivies», indique le chancelier Tino Jorio. «J'espère bien que cela continuera…», souffle Moritz Schmid. / AGI


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