22.08.2018, 00:01

La policière percutée au Locle raconte le drame

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En tant que policière, Sabrina a préféré témoigner sous le couvert de l’anonymat.

Témoignage Fauchée en février dernier par une conductrice qui s’était endormie au volant, au Locle, l’agente est à nouveau debout, sur des béquilles. Meurtrie à vie. Elle témoigne pour éviter d’autres accidents.

pour elle, il n’y a pas de doute, «c’est un grand miracle». Sabrina* nous attendait avec sa maman, attablée à la terrasse des Endroits, à La Chaux-de-Fonds. Elle s’est levée sur ses béquilles, puis s’est rassise avec difficulté. On a vu passer beaucoup de choses derrière ses lunettes noires, hier après-midi. Comme l’étonnement d’être encore en vie et d’avoir ses «deux guiboles».

Fauchée par une conductrice qui s’est endormie au volant en février dernier, rue des Envers au Locle, cette policière de 38 ans, mère d’une fillette de 6 ans et demi, s’est remise debout début juillet. Il y a six mois, son pronostic vital était engagé. Puis il y a eu les opérations et des douleurs parfois insoutenables, mais aujourd’hui elle remarche.

«Pour que ce genre de drame n’arrive plus»

«Flic» de police secours à la police neuchâteloise, appréciée de ses collègues et des justiciables, cette sympathique Chaux-de-Fonnière ignore si elle pourra «retrouver (sa) vie». Recommencer ce travail de terrain qu’elle aime. Et recouvrer toute la mobilité de ses jambes, meurtries pour toujours.

Jeune femme de caractère, elle tente aujourd’hui de se reconstruire. Si elle accepte de raconter sa nuit de cauchemar sous le couvert de l’anonymat (pour des raisons professionnelles), «c’est pour que ce genre de drame ne se reproduise plus».

Sabrina, que s’est-il passé peu après minuit, dans la nuit du 23 au 24février?

On enquêtait sur une affaire d’agressions sur des chauffeurs de taxi. C’était la fin d’un contrôle de routine, entre la rue des Jeanneret et le début de la montée sur le centre sportif. Le piéton s’était montré très coopératif. Tout avait été fait dans les règles, notre voiture avec les feux de panne placée sur la chaussée et sous le lampadaire, le moteur allumé, etc. Dans ces cas-là, on s’arrange pour avoir un œil sur le trafic. Mais c’est en me tournant pour redonner ses affaires à la personne contrôlée que c’est arrivé.

Le bas de vos jambes a été pris en tenaille entre la voiture de police et celle de la conductrice endormie, qui a quitté sa voie pour traverser la chaussée et vous percuter par l’arrière... Personne ne l’a entendue venir?

Non. C’est peut-être à cause du bruit du moteur de notre voiture... A l’impact, j’ai tout de suite compris que c’était grave.

Qu’avez-vous ressenti?

La douleur était indescriptible. Mon collègue m’a immédiatement porté secours. Il m’avait allongée et par réflexe, j’ai voulu me relever en prenant appui sur mes mains. Et là rien ne s’est passé, c’était tout mou. J’ai vu ma jambe droite, au milieu du tibia, partir à l’équerre sur l’extérieur. J’ai pensé que j’allais mourir. Que je ne reverrais plus ma fille. Et que si je m’en sortais, mes jambes étaient mortes de toute façon. La personne que nous venions de contrôler m’a tenu la main en attendant l’ambulance. Et la dame qui m’a percutée m’a surélevé la tête.

Dans quel état de conscience étiez-vous?

Je me souviens que j’ai trouvé le temps très long, même si, par chance, l’ambulance était déjà au Locle quand c’est arrivé. Ils m’ont fait un garrot à la jambe droite une fois dans le véhicule. Un garrot à tourniquet: ils serrent le plus fort possible. Inutile de dire à quel point ça fait mal... Et enfin ils m’ont endormie. Avec un puissant hallucinogène! J’ai eu comme une sensation de mort... Je me suis vue de l’extérieur. J’ai cru qu’ils avaient dû me réanimer, mais ils m’ont dit que non, que c’était l’effet des médicaments.

Vous vous êtes réveillée à l’hôpital Pourtalès?

Oui, en voyant plein de blouses blanches comme comité d’accueil. Ils m’ont intubée et rendormie, avant de m’emmener en hélicoptère. Je me suis réveillée le lendemain à 13h à l’hôpital de l’Ile, à Berne. Ma famille attendait là, elle a vécu une matinée d’angoisse. Un psychologue de la police neuchâteloise l’a accompagnée dans cette épreuve.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à vivre durant ces six mois?

Ne pas voir ma fille tous les jours. Je suis restée alitée cinq semaines à Berne. Ensuite, j’ai intégré de fin mars à mi-juillet la Clinique romande de réadaptation à Sion. Au début, je ne pouvais voir ma petite que le samedi. Ensuite j’ai pu rentrer le week-end avec un transport handicap.

Quand avez-vous cessé d’avoir mal?

Vraiment mal? Au bout de trois semaines, je dirais. J’ai subi quatre opérations. J’ai passé 13 heures au bloc pour ma seule jambe droite, la plus atteinte. C’était assimilé à une blessure de guerre. Le haut du tibia était en miettes. Ils ont pris la partie supérieure de mon péroné pour le greffer à la place. Et comme il manquait de la matière à ma jambe, ils m’ont aussi ouvert dans le dos pour prendre un bout de muscle du grand dorsal et envelopper l’os. Ils ont prélevé de la peau sur mes cuisses pour en mettre partout où il en manquait.

A Berne, j’avais des fixateurs externes aux deux guiboles. Les nuits étaient difficiles. Les greffes de peau et les changements de pansements étaient aussi particulièrement douloureux.

Avez-vous l’espoir de remarcher normalement un jour?

Oui, même si après six mois, il est trop tôt pour que le corps médical se prononce. Trois autres opérations pourraient être programmées: une pour m’aider à mieux plier le genou, une autre pour l’esthétique et peut-être une nouvelle intervention sur la partie de mon péroné qui me sert de tibia.

A quel point en voulez-vous à celle qui vous a fauchée?

Je n’en suis pas au stade du pardon, je suis fâchée, c’est clair... Une partie de ma vie est détruite et chamboulée. Pour l’instant, je ne pense pas trop à cette dame et je me concentre sur ma rééducation.

Elle a pris contact avec moi, elle m’a envoyé des fleurs et écrit une très jolie lettre, qui m’a fait du bien. Je sentais que cette dame était sincère et qu’elle n’était pas bien non plus. Sur le moment, j’avais envie de lui pardonner sa négligence, mais quand je vois aujourd’hui à quel point je suis enquiquinée, je ne suis pas prête à faire le pas. ça dépendra peut-être des séquelles, de ma vie future, de plein de choses...

Vos collègues vous ont-ils soutenue?

Ils ont été incroyables, très présents. Jusqu’au commandant. J’ai reçu énormément de messages de soutien. Le travail me manque. Les collègues, l’ambiance... Et le métier. Je crois que je l’exerçais avec bon sens, sans vouloir toujours absolument tout dénoncer.

Pourquoi acceptez-vous de témoigner?

Si mon histoire peut sauver quelqu’un d’autre, tout ça aura au moins servi à quelque chose... Si pour x raison, on ne se sent pas de prendre le volant, il faut éviter de le faire. Si les gens prenaient conscience du danger qu’ils peuvent représenter avec leur voiture, il y aurait beaucoup moins de gros accidents sur les routes. Et des drames comme celui qui me touche pourraient être évités.

Sabrina, comment allez-vous aujourd’hui?

Je ne suis pas au sommet de la vague... Je ne peux plus faire comme je veux, comme avant. C’est un nouveau rythme à trouver. Je dois faire une croix sur pas mal d’activités avec ma fille. Il y a des jours où la colère monte. Heureusement, je suis très entourée et ma maman est très présente. Je n’ai jamais été dans une logique de victimisation. C’est arrivé, point. J’étais au mauvais endroit à ce moment-là.

Il ne faut pas compter me poser dans un coin du salon comme un pot de fleur, j’ai encore mes deux bras (sourire)!

*prénom d’emprunt


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