03.08.2015, 08:58

Un pique-nique pour s'évader

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Par SANTI TEROL

L'évasion, lundi après-midi après un pique-nique (!) dans la région de Provence (VD), de Jean-Louis B., le très dangereux assassin et violeur récidiviste, serait le fait d'une incompréhension de langage entre la section bernoise de l'application des peines et des mesures (autorité responsable du détenu) et la direction de l'Etablissement d'exécution de peines (EEP) de Bellevue, à Gorgier, où séjournait l'évadé depuis 2009. Lorsque les deux organes évoquaient les sorties «humanitaires» du détenu, ils ne semblaient pas parler des mêmes choses. C'est du moins l'hypothèse du conseiller d'Etat Jean Studer, qui n'a pas manqué de remettre en question le bien-fondé de ce type d'excursions. Sorties qui font davantage penser au bucolique «Déjeuner sur l'herbe» d'Edouard Manet qu'à une réelle prise en charge d'un dangereux repris de justice.

Un pays, trois concordats

Visage fermé, entouré de la cheffe du Service pénitentiaire Valérie Gianoli et du commandant de la Police neuchâteloise André Duvillard, le ministre de la Sécurité a tenté d'expliquer, hier devant les médias de tout le pays, l'invraisemblable flou qui règne dans l'exécution des mesures d'encadrement, de soutien et d'élargissement dont bénéficie tout détenu en Suisse.

Selon les termes du concordat latin (cantons romands et Tessin), «les sorties accompagnées le sont soit avec un policier, soit un assistant social, soit avec un ou deux agents de détention. L'accompagnement n'est pas standardisé; il est fonction du motif de la sortie et de la dangerosité du détenu», indique Jean Studer. Qu'en est-il du concordat de la Suisse centrale, duquel ressort le canton de Berne? Les agents sont-ils aussi désarmés, comme les latins? Lorsqu'on accompagne un détenu très dangereux, la police - Armée, elle - est-elle associée d'office à la sortie? Ni le conseiller d'Etat en charge de la Sécurité, ni la cheffe du Service pénitentiaire ne sont en mesure de répondre. D'où l'interrogation de Jean Studer: «Les Bernois ont-ils pensé sans le dire que, à l'évidence, des policiers accompagneraient cette sortie?» Toute l'intrigue de cette invraisemblable légèreté dans la prise de décisions réside dans cette inconnue.

Devoir des Neuchâtelois

Effectivement, dans la pensée de Christian Margot, de l'Office de la privation de liberté et des mesures d'encadrement du canton de Berne, il ne fait aucun doute que «pour la question des armes, c'est à l'institution concernée de déterminer le degré de sécurité nécessaire. C'est à elle de contrôler ce qu'elle fait!» Et le chef de la section bernoise de l'application des peines et mesures de préciser: «Je ne dis pas que cela n'aurait pas pu se passer dans le canton de Berne, mais, ici, nous décidons combien de personnes doivent accompagner un détenu.»

A la décharge de l'EEP de Bellevue, il convient de relever que ce type de sortie «humanitaire» n'a pas cours pour les détenus placés sous l'autorité neuchâteloise. «Et ce ne sera pas le cas tant que je serai à la tête du Service pénitentiaire», jure Valérie Gianoli. Par ailleurs, en poste depuis ce mois de février seulement, elle avait envisagé, sur la base de son dossier, le transfert de ce Jurassien de 64 ans dans un autre canton.

Enquête administrative

Loin de ces considérations, le fuyard est toujours introuvable malgré les efforts conjoints des polices vaudoise et neuchâteloises et des gardes-frontière. «Nous avons vérifié tous les éventuels points de chute de B. qui a de la famille un peu partout en Suisse romande», relève André Duvillard.

Dans l'immédiat, toutes les demandes de sortie, congé ou permission des détenus de la prison de Gorgier sont gelées en vue d'être réévaluées. Par ailleurs, le Conseil d'Etat neuchâtelois envisage d'ouvrir une enquête administrative afin de déterminer dans quelles circonstances cette sortie sous forme de conduite (soit avec des agents non armés) a été décidée.

Il étrangle sa gardienne et sème son gardien

On croirait la fuite de Jean-Louis B. sortie d'une mauvaise série policière. Elle prêterait presque à rire, si le fuyard n'était pas un assassin et violeur multirécidiviste et s'il n'avait pas blessé sa gardienne.

Lundi, peu avant 14h, une camionnette du service pénitentiaire chemine sur la petite route qui serpente le long du massif du Jura, en direction de la prison de Gorgier. A son bord, deux agents de détention (un homme et une femme) non armés, et B., qui n'est pas menotté. Tous trois reviennent d'une «conduite accompagnée», en l'occurrence un pique-nique sur les crêtes du Jura. Un membre de l'Armée du salut a également participé à cette petite sauterie champêtre, mais il est déjà reparti à bord de son véhicule.

«Changement de programme, je m'évade!»

Peu avant d'arriver à Provence, dernier village en territoire vaudois, B., assis seul à l'arrière du véhicule, passe à l'action. «Il a fait une clé d'étranglement à la gardienne qui était assise à l'avant, sur le siège passager, et a lancé: «Changement de programme, je m'évade», rapporte Philippe Vautier, premier procureur de l'arrondissement du Nord vaudois, responsable de l'enquête.

Objet coupant non identifié

Le conducteur freine. La passagère essaie de se dégager, mais rencontre un objet coupant et se blesse. «On ne sait pour l'instant pas de quoi il s'agit, peut-être une lame de rasoir, ou un morceau de silex ou de ferraille que B. aurait ramassé durant cette sortie», explique Philippe Vautier.

La voiture s'arrête, ses trois occupants en descendent. Les gardiens essaient de raisonner B., sans succès. Il prend la fuite à pied, à Travers champs. Selon Philippe Vautier, le conducteur se lance à sa poursuite, mais revient bientôt au véhicule. Pourquoi ne l'a-t-il pas rattrapé? «Je ne sais pas, il faut croire que B. courait plus vite que lui», avance le procureur.

Une aiguille dans une botte de foin

B. a réussi à disparaître dans la nature; c'est aujourd'hui à la police de le retrouver. Mais sa tâche est ardue: «Peut-être qu'il se terre quelque part dans le secteur, dans un bois, mais il peut aussi se trouver à Zurich ou en Argovie. ça revient à chercher une aiguille dans une botte de foin», lâche le commandant de la Police neuchâteloise André Duvillard. Les battues dans la région de Provence ont pris fin hier soir.

D'autant que le travail d'enquête s'épuise lui aussi: «Le réseau potentiel de B. est extrêmement pauvre et ses liens avec sa famille inexistants», explique Pascal Luthi, adjoint au commandant. Et comme «Neuchâtel compte un policier pour 400 citoyens», les enquêteurs comptent sur l'aide de la population. «Nous vérifions chaque appel, chaque information.» Toute personne qui apercevrait le fuyard est donc invité à composer le 117. «Mais il ne faut surtout pas tenter de retenir le fugitif», précise André Duvillard.

nicolas heiniger

Apparence trompeuse

Jean-Louis B. est d'apparence agréable sur le cliché fourni par la police. Mais cet homme athlétique de 1m80, âgé de 64 ans, est loin d'être un grand-papa gâteau. Son passé et son présent en témoignent à satiété. Selon les confidences d'un détenu qui côtoyait le Jurassien à Gorgier, celui-ci passait plusieurs heures par jour à parfaire sa condition physique, soit à courir, soit à soulever des haltères. Surtout, il menaçait souvent ses codétenus de mort, devant des gardiens qui, apparemment, ne pipaient pas mot et au su de la direction qui laissait faire.

Mais l'horreur la plus totale remonte à ses jeunes années. Selon la journaliste Fati Mansour, qui avait suivi son procès, en 1988, devant la Cour d'assises de Genève, l'homme aujourd'hui en cavale était, à l'époque, «considéré comme l'un des détenus les plus dangereux du pays.» Dans l'édition d'avant-hier, la journaliste du «Temps» rappelait que cet homme avait été condamné, en 1976, à 12 ans de réclusion par la Cour d'assises du Seeland, suite à un viol. Il avait profité de sa première permission pour violer et tuer une jeune fille de 17 ans. Il lui avait aussi enfoncé des pierres dans la gorge. En 1986, il avait récidivé lors d'un congé, violant la psychologue qui le suivait. Au total, Jean-Louis B. a passé près de 40 années en prison pour viols et assassinat, notamment. / ste

Chronologie d'une fuite

août 2009
Jean-Louis B., détenu au pénitencier de la plaine de l'Orbe (VD), est transféré à la prison de Bellevue, à Gorgier, sur la demande de l'autorité bernoise d'application des peines, qui en est responsable.

23 septembre 2010
Le plan d'exécution des sanctions de B., établi par la direction de la prison de Bellevue et prévoyant six sorties accompagnées par année, est approuvé par les autorités bernoises. Celles-ci rappellent toutefois la dangerosité du détenu et demandent aux responsables de la prison neuchâteloise de prendre «toutes les mesures de sécurité nécessaires».

7 décembre 2010
Première sortie, qui se déroule sans incident.

14 janvier 2011
L'autorité bernoise révoque son accord par rapport au plan neuchâtelois, invoquant la dangerosité de B. Une révocation confirmée le 5 février. Les Bernois estiment toutefois que B. peut bénéficier de deux sorties par an.

23 février 2011
Une nouvelle sortie se déroule sans incident, suivie d'une troisième le 27 avril.

5 mai 2011
La direction de Bellevue et deux représentantes des autorités bernoises se réunissent à Gorgier pour évaluer le cas. Vu l'évolution de la situation, il est convenu que B. pourra bénéficier de nouvelles sorties accompagnées.

24 juin 2011
La direction de Bellevue avise les autorités bernoises d'une sortie de B. Comme à l'accoutumée, celles-ci ne réagissent pas.

27 juin 2011
B. fausse compagnie à ses deux gardiens sur les hauts de Provence (VD) et disparaît dans la nature. / nhe


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