21.12.2019, 11:00

Les contes de Noël de nos lectrices et lecteurs

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"Le passage de témoin" de Clémence Planas, illustré par Nicolas Sjöstedt.

Avent «ArcInfo» a reçu cette année plus d’une quarantaine de contes de Noël. Découvrez les trois histoires plébiscitées par le jury, composé de six membres de la rédaction du journal.

Un Noël proustien

S’approprier les premiers mots de «Du côté de chez Swann» pour écrire un conte de Noël n’était pas chose aisée. Une quarantaine d’auteurs amateurs ont pourtant relevé le défi en faisant commencer leur histoire par «Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Même à Noël. Mais ce jour-là…».

Lutins et vieux grognons gagnés par la magie des Fêtes étaient légion, tout comme les récits de rêve. Seuls quelques participants se sont lancés dans de longues introspections que n’aurait pas renié Marcel Proust.

Au final, le choix du jury – composé de journalistes d’ArcInfo – s’est porté sur trois histoires aux personnages hauts en couleur. La quête menée par le reporter de Clémence Planas (Thielle) les a tenus en haleine. Denise Schütz (Provence) a tiré son épingle du jeu avec un conte mêlant suspense et poésie. Enfin, le récit bourré de références neuchâteloises de Gilles Béguin (La Chaux-de-Fonds) a fait mouche.

Les gagnants se partagent des bons de 300, 200 et 100 francs à faire valoir chez Payot Libraire.

1/ Le passage de témoin

Par Clémence Planas, Thielle

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Même à Noël. Mais ce jour-là, sur les coups de 13h, on sonne à ma porte. Péniblement et retenant à peine un grognement de mécontentement propre à l’homme aigri et esseulé que je suis, je vais ouvrir. 

- Vous êtes en av…

Mais point de Brigitte, ma fringante aide ménagère ultra maquillée et tout aussi parfumée. Sur le paillasson, un petit coffret de bois couleur ébène. Etrange. Mon regard scrute les alentours. Personne. Silence. Seule la bise semble se moquer de mon air interloqué et de mes charentaises d’un autre temps. D’une main peu assurée, j’ouvre l’objet.

A l’intérieur, un simple papier découpé à la hâte et ces mots inscrits au feutre rouge: «Le Père Noël va mourir. J’ai besoin de votre aide. Rendez-vous dans 30 minutes au pied du grand sapin.»

La bonne blague! Le Père Noël, sur le point de passer l’arme à gauche? Encore faudrait-il qu’il ait un jour existé! Gamin, la vie m’a appris que ces histoires de vieil homme à la barbe blanche, de petite souris ou de croque-mitaine n’étaient que de vils mensonges racontés sans remords par les grandes personnes. Ne pas gober tout ce qu’on raconte est sans doute ce qui m’a permis de devenir l’un des meilleurs journalistes de la région. Pourtant, malgré moi, je sens monter l’excitation. Qu’est-ce que j’ai à perdre de toute façon? 30 minutes. Le temps presse. Ni une, ni deux, je troque mes vieilles charentaises contre mes bottes de neige et j’enfile mon manteau. 

Le grand sapin se trouve à l’extrémité nord du village. Je suis essoufflé. Mon corps entier me fait mal, réveillé trop brusquement après des années de léthargie volontaire. Le conifère, fier et majestueux, est paré d’or et de pourpre. Il ressemble trait pour trait aux sapins que je décorais, enfant. Je me revois encore suspendre, du bout des doigts, les boules de Noël, prenant grand soin de ne pas les faire tomber. Je frissonne.

Au pied du grand sapin, une petite boîte de bois couleur ébène, semblable à la première. Je l’ouvre, et découvre avec stupeur la photographie, consumée par le temps, d’un petit garçon souriant entouré de ses deux parents. Je n’ai gardé de ce dernier Noël avec eux qu’une bribe de souvenirs, des flashs. Peu de temps après, je devenais orphelin. Ce jour-là, mon âme d’enfant s’est envolée avec celles de mes parents. Mes yeux se remplissent de larmes. La colère aussi, surtout la colère. Machinalement, je retourne l’image. Au verso, ces mots, écrits au feutre d’or: «Noël n’est bientôt plus. Vient le temps de la désolation et du désespoir. Les rires des enfants s’estomperont bientôt au fond de l’abîme. Sauvez la candeur et la joie. Retournez là où vous avez perdu les vôtres.»

Si c’est une blague, elle est de très mauvais goût. Je sèche mes joues humides, range la photo dans ma poche et me mets en marche. Je sais très exactement où mes pas me mèneront. Sur mon chemin, je croise une famille. Les enfants rient, crient, excités par la fête à venir. Les inscriptions d’or me reviennent à l’esprit. Que serait un Noël sans Père Noël? Que serait une vie sans légendes, sans contes à se raconter, blottis au coin du feu? Je ne le sais que trop bien: une vie comme la mienne. Aigrie et triste.

Me voilà arrivé. Ma maison, la tanière froide dans laquelle j’ai vécu les cinq premières années de mon existence. Aujourd’hui à l’abandon, elle est parfois occupée par des âmes esseulées et sans-le-sou. Mon cœur bat si fort que j’entends à peine le grincement de la porte. Elle s’ouvre sans peine.

Les flammes vacillantes des bougies éclairent doucement le salon. Au milieu de la pièce, assis sur un sofa, un homme me fait face. A sa longue barbe blanche, je comprends qui il est. A son regard bleu, presque translucide, je comprends qu’il ne sera bientôt plus. A son sourire doux et amer, je comprends qu’il doit continuer d’exister, coûte que coûte. «Sauvez la candeur et la joie». Au mien, je comprends que cette quête était sa façon de donner un second souffle à mon cœur candide d’enfant. Si je peux croire en sa légende, alors tout le monde le peut. Voilà pourquoi il m’a choisi, moi. Il continuera d’exister, j’en fais le serment. Je ferme les yeux et hoche la tête. Il sourit. Ce soir, je deviens quelqu’un d’autre. Le marchand de sable? Il attendra…

2/ Une disparition inquiétante

Par Denise Schütz, Provence

Longtemps, je me suis couchée de bonne heure. Même à Noël. Mais ce jour-là, le marchand de sable n’était pas au rendez-vous et j’étais bien partie pour passer une nuit blanche. Un événement inattendu s’était produit et occupait toutes mes pensées. L’affaire Neige. Je m’en souviens très bien, car cette histoire a profondément marqué mon esprit et j’ai toujours la coupure de presse relatant l’événement. Mes chers voisins, la famille Genie, étaient dans la tourmente.

Leur fille Neige avait disparu. Volatilisée. Tourmentés, tous les voisins s’étaient mobilisés et étaient partis à sa recherche. Les jardins, les parcs, le moindre recoin fut inspecté. Neige ne laissait personne de glace et ils voulaient manifester leur soutien face à cette étrange disparition. La petite troupe de voisins composée par Monsieur Marchanski, Madame Aude Berge et Madame Patty Noire avait sillonné le quartier. En vain. Les recherches furent infructueuses. Le temps pressait. Il fut décidé d’alerter la presse. Un journaliste vint interroger les parents de Neige et le lendemain, la manchette du journal «l’Express titrait»:

«INQUIÉTANTE DISPARITION AVANT NOËL,
AIDEZ-NOUS À RETROUVER NEIGE!»

En dessus de l’article, une photo présentait une jeune fille d’une beauté éblouissante; de grands yeux couleur opaline venaient parfaire un visage ovale d’une beauté immaculée. Une douceur diaphane émanait d’elle. Neige ne pouvait susciter que de l’amour. Lors de sa disparition, Neige portait un manteau blanc sur lequel figurent des motifs de cristaux. Une photo d’un magnifique manteau blanc avec des scintillements cristallins légèrement bleutés était présentée aux lecteurs. Troisième cliché; les parents de Neige. Le regard anxieux, sa mère Cristal et son père Vapordo fixaient l’objectif. On pouvait lire sur leurs visages toute la détresse qui était la leur.

Cette disparition prit une ampleur nationale et le soir même, au téléjournal, le Père Noël déclara d’un air grave:

- Si nous ne trouvons pas Neige, mes rennes ne voudront pas venir pour la fête de Noël et mes lutins n’auront plus de travail! S’il vous plaît, appelez le numéro d’urgence et faites-nous signe si vous avez des renseignements qui pourraient nous aider à la retrouver. Le moindre indice est bienvenu.

Nul doute que la disparition silencieuse de Neige faisait grand bruit. L’aide de la population était sollicitée et tout le pays était en émoi après cet appel à l’aide.

Les enfants aussi se languissaient de Neige. Un petit garçon tirait une luge sur l’avenue du 1er-Mars. Il pleurait. La luge faisait un tintamarre du tonnerre en crissant sur le sol bétonné. Une fillette essayait désespérément de faire du patin à glace sur le trottoir.

- S’il te plaît, Neige, revient! D’un regard implorant, les petits levèrent les yeux en direction de la maison de Neige. Car il y avait un point sur lequel les enfants étaient tous d’accord. Neige était leur meilleure amie. Lorsqu’ils étaient avec elle, ils s’amusaient et ne voyaient pas le temps passer. Les jeux que Neige inventait pour les amuser étaient variés et sans limite. Sa disparition affectait chacun d’eux plus que de raison. Les parents voyant la tristesse dans les yeux de leurs enfants s’inquiétèrent à leur tour.

La nuit fit tomber son rideau noir étoilé, emportant avec elle les tourments de la journée. Cette nuit-là, il fit très froid, le thermomètre indiquait en dessous de zéro degré. Vers cinq heures je trouvai enfin un peu de sommeil.

- Neige est revenue! Neige est revenue!

Des cris joyeux d’enfants me sortirent de mon sommeil et des odeurs de marrons chauds chatouillèrent mes narines. Dehors régnait une ambiance ouatée. Blanc, blanc tout était blanc.

Elle est revenue! Elle est là! Corentin, mon petit voisin, hors d’haleine, vint m’apporter la bonne nouvelle. L’accueil fut sans pareil. Quelle fête! Par la fenêtre, j’aperçus Neige dans le jardin. Elle virevoltait et tourbillonnait de bonheur en embrassant ses parents. Neige espiègle et farceuse s’était cachée pour mettre à l’épreuve l’amour de ses parents.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Les enfants s’amusaient. Il y avait tous ces cadeaux de Noël disposés sous le sapin. Mais Neige en était le plus beau!

Et si un jour Neige ne revenait pas?

Ils promirent qu’ils allaient tous être très sages et tout mettre en œuvre pour que cela ne se produise pas. Parole de bonhomme de neige.

3/ Libéré, délivré

Par Gilles Béguin, La Chaux-de-Fonds

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Même à Noël. Mais ce jour-là, le 23 décembre, j’ai veillé très tard. Je ne suis pas Marcel Proust, je suis en prison. En préventive depuis 8 mois. Je n’ai pas commis le crime dont je suis accusé, un hold-up avec mort d’homme. J’attends mon jugement et espère. J’ai peur aussi.

Un cumul de circonstances incroyable a induit la justice en erreur et conduit à mon arrestation. Je vis dans l’horreur et l’effroi. Et si je n’arrivais pas, lors de mon procès, à établir mon innocence? Je dors le plus possible, dès qu’on me permet d’éteindre la lumière. Ainsi les terribles heures de la journée semblent moins nombreuses.

Mais tout a changé ce soir. A 21 heures, j’ai reçu une visite exceptionnelle, impensable, la visite en personne du procureur général du canton de Neuchâtel. Je l’ai tout de suite reconnu, il m’a interrogé plusieurs fois lors de l’enquête.

Malgré son costume de prix, sa chemise blanche et sa cravate, son chapeau tout neuf et son écharpe, il avait l’air un peu débraillé. Il m’a serré la main et m’a dit avec un éclair amusé dans le regard:

- Je viens vous annoncer une bonne nouvelle qui sera l’objet d’une grande joie!

J’ai vu ses lunettes de panda, sa posture un peu voûtée, penchée en avant, ses joues rebondies, posées sur son col, et sa corpulence pleine d’assurance. Qu’est-ce qu’il me voulait? Les visites se passent au parloir, pas dans ma cellule et pas à 21 heures.

Avec sa voix un peu dans le nez et son phrasé académique, il m’a tout expliqué. Il avait reçu par la poste un paquet qu’il n’avait pas eu le temps d’ouvrir avant 19 heures. Ce paquet contenait les aveux du véritable coupable – disparu à l’étranger avec son butin – ainsi que diverses preuves indiscutables, dont l’arme du crime.

- Il faut croire que ce personnage se trouvait un peu chicané par l’idée d’un innocent en prison. Tant mieux pour vous. Je ne veux pas que vous passiez Noël dans votre cellule. Il est impossible de faire une levée d’écrou ce soir. Vous serez libéré demain matin. Pour fêter cela, je vous remets ces quelques rogatons qui proviennent de mon propre frigo.

Le procureur a posé sur ma petite table en métal un grand cornet en papier, et en a sorti du foie gras, du caviar, des truffes, du saumon, du rosbif, des asperges en bocal, des câpres et des chanterelles au vinaigre.

- Pardonnez-moi, c’est un peu improvisé. Je n’ai plus trouvé de pain frais à cette heure-ci, mais je vous propose du pain croustillant de premier choix avec du beurre, et je crois que vous saurez apprécier le vin blanc et le vieil Armagnac. Bonne soirée, à demain.

- Est-ce que je peux téléphoner à ma fiancée? ai-je fait.

Il a sorti son téléphone de sa poche et me l’a tendu. J’ai appelé Marie.

- Ma chérie! C’est moi! C’est Joseph!
- Quoi?
- Tu ne rêves pas! Il y a eu un miracle, je suis innocenté! Je sors demain matin.
- Dépêche-toi! Viens me retrouver! Je crois que la naissance est pour bientôt.

J’avais parlé avec Marie, ma fiancée, qui était enceinte! Miracle! Noël! Paix aux hommes de bonne volonté! Ma grande nuit lugubre va prendre fin. La marche de la terre autour du soleil va faire se rallonger les jours. L’espérance a gagné! Et un petit enfant, celui de Marie et moi, notre petit enfant, va naître!

Je n’ai pas tout mangé les victuailles du procureur, même si elles étaient très bonnes. Meilleures que l’ordinaire de la prison, ça oui! On peut le dire. Je n’ai pas tout bu non plus. Perdu l’habitude. Et je voulais être bien d’attaque le lendemain. J’ai surtout pensé à Marie qui aura été seule pendant toute sa grossesse.

Le lendemain matin, j’ai retrouvé la liberté. On m’a rendu mes habits. J’ai couru dans la neige avec mes petits souliers. J’avais été mis en prison au mois d’avril. J’avais froid dans mon blouson léger. Mais j’ai couru tant que j’ai pu et je suis arrivé chez nous.

Marie n’était pas là. Il y avait un mot sur la table: «Tout va bien, mon chéri, je pars à l’hôpital. Viens! Viens je t’en prie!»

Je suis arrivé à temps pour la naissance de notre fils.
 

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