07.11.2006, 12:00

«Verdun, une ville mortelle»

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Par Patrick Vallélian

Il y a 90 ans, la bataille de Verdun faisait rage. Chaque année, la ville se souvient du sacrifice des 420.000 poilus morts, blessés ou disparus entre février et décembre 1916. Mais que reste-t-il vraiment dans les mémoires. Reportage Jean-Marie, 72 ans, cache mal son malaise alors que la cérémonie de la «Flamme éternelle» vient de se terminer à Verdun. C'est la Toussaint et comme chaque année, la cité martyr de la Première Guerre mondiale se souvient du sacrifice des 420.00 poilus morts, blessés ou disparus qui l'ont défendue contre la grande offensive allemande, entre février et décembre 1916.

«Je ne comprends pas», peste ce paysan à la retraite en regardant s'éloigner les dizaines de drapeaux tricolores portés par des représentants des associations d'anciens combattants. «C'est le 90e anniversaire de la bataille de Verdun et il y a peu de monde. En plus, pas un jeune. Que des vieux. Je vous le dis Monsieur, la moralité se perd. La France va mal. Très mal. Elle n'est même plus reconnaissante». Ce Lorrain qui a combattu en Algérie dans les années 1950 rage contre ces «gens qui s'en foutent du sacrifice des autres. Ils nous ont tout de même sauvés, les poilus de 14-18. Sinon, je serais Allemand. C'est un minimum que de leur rendre hommage. Je suis déçu».

Peu nombreux

C'est vrai qu'ils n'étaient pas nombreux les Verdunois à accompagner la torche allumée deux jours plus tôt sur la tombe du Soldat inconnu, à Paris, et qui a enflammé la vasque du monument de la Victoire. A peine une centaine de personnes pour une ville de 21.000 habitants, 46.000 en prenant en compte l'agglomération.

Et le tourisme, autrefois fleurissant, stagne aussi, voire baisse petit à petit depuis quelques années, constate une hôtelière de la place, qui s'inquiète. «C'est plus les grandes années», note pour sa part la tenancière du bar. On est loin des années 1930 à 1960 où plus de 500.000 personnes venaient chaque année à Verdun, reconnaît Antoine Rodriguez, directeur adjoint du Mémorial de Verdun. A l'Office du tourisme, on nuance. «Disons qu'il y a toujours autant de visiteurs, environ 200.000 à 250.000 par an, mais il y a peut-être moins de Français».

En revanche, les étrangers, Britanniques, Allemands, Hollandais et Américains pour la plupart, sont plus nombreux. Il y a aussi beaucoup d'écoles en vadrouille. Mais l'époque, des grands pèlerinages est révolu.

«Même si le champ de bataille qui s'étend sur 400 km2 boisé aujourd'hui est un énorme cimetière à ciel ouvert où gisent environ 100.00 soldats encore sans sépulture», note Antoine Rodriguez.

Et effectivement, la poignée de visiteurs de la nécropole militaire de Douaumont n'était pas là pour se recueillir sur la tombe d'un parent, dont quelques-unes sont encore fleuries. Cette tendance plus culturelle remonte aux années 1970-1980, poursuit Antoine Rodriguez. «Verdun est visité au même titre que le camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau et qu'Hiroshima». Et les jeunes du coin, qu'est-ce qu'ils en pensent de leur ville?

«Verdun, c'est une ville mortelle», lâche Ambre, 15 ans, qui discute avec sa demi-douzaine d'amis à deux pas du monument de la Victoire.

«Peu à peu, on oublie»

«Il n'y a pas grand-chose à y faire. On s'ennuie» Et pas question pour l'adolescente aux cheveux blonds d'assister à la cérémonie de la «Flamme». Un truc pour les vieux, dit-elle.

«Peu à peu, on oublie la guerre», glisse Laura, 18 ans. «C'est normal. C'est ancien maintenant. Enfin, c'est tout de même bon pour le tourisme et avec ça il y a des étrangers qui viennent». Peut-être, lui rétorque Jordan, 17 ans, mais ça force tout de même le respect, ces jeunes qui sont morts pour leur pays.

«M'en fous!»

Et les Allemands? «Ils sont sympas. Mais je n'aime pas leur langue», répond Annabelle. Les autres sont indifférents. Ce que les jeunes Allemands, nombreux à se rendre en course d'école à Verdun, le leur rendent bien: «Les Français? M'en fous», répond Marius, 15 ans, en balade avec sa classe de Prüm, une petite bourgade de Rhénanie- Palatinat.

«Moi, je suis là pour voir la guerre». Parfois, les relations sont plus tendues, reconnaît Brigitte, guide et Allemande d'origine. «Ma fille s'est fait traiter de sale boche à l'école dernièrement». Les traditions franco-allemandes ont la dent dure, même à Verdun / PVA-La Liberté

Chronique de l?enfer au quotidien

«Ici une tête coupée, là une main» L?horreur au quotidien. Pour les poilus français et allemands de Verdun, la bataille a été un enfer de métal et de feu. Ils l?ont raconté dans des lettres ou des témoignages poignants. Extraits

«Tout saute autour des tranchées. La fumée des éclatements est comme un brouillard. Les blessés agonisent sans soins. Ils sont trop. Les cartouches manquent, on prend celles de morts. A 8h du soir, un obus tombe en plein dans la tranchée, semant les blessés et les cadavres. Une cervelle est sur ma capote, je suis plein de sang des copains. On bâtit un abri avec les cadavres.» Edmond Bougeard a eu de la chance ce 23 février 1916. Il n?est pas mort. Pas encore du moins.

Et, comme ses camarades d?infortune pris sous le marteau de l?artillerie allemande ? le «Trommelfeuer» (feu du tambour) ?, il va se battre avec acharnement pour contrer les troupes de choc de l?empereur. Plus nombreuses. Mieux équipées. Malgré le déluge de feu qui retourne chaque centimètre carré, le poilu résiste. Au grand dam de son adversaire qui a lancé l?offensive deux jours plus tôt. «C?est la surprise pour les troupes de Guillaume II, souligne Antoine Rodriguez, directeur adjoint du Mémorial de Verdun, sans ordre, sans officier, sans soutien, souvent par groupe de quatre à cinq, les Français tiennent la position».

Mille morts par jour

La guerre de position reprend ses droits dans un enfer de mitrailleuses, de gaz mortels, de grenades, de canons et de lance-flamme. La bataille de Verdun durera dix mois faisant 1000 morts allemands et français par jour.

«Ici, une tête coupée aux yeux ouverts, là une main broyée, plus loin une cuisse avec un morceau d?abdomen, là une cervelle, un crâne ouvert, un c?ur à nu, des pieds broyés, un peu plus loin, un autre dont le ventre est un grand trou dans lequel la mâchoire d?un autre a sauté et à côté des intestins fumants», écrit Marie Gabrielle Mézergue, une infirmière.

Verdun, c?est aussi 500.000 blessés: «Les évacuations sont incessantes, on les voit monter au front un jour et redescendre le lendemain avec les membres arrachés», poursuit la jeune femme. Mais comment font-ils, ces poilus? Pourquoi tiennent-ils? Folie? Inconscience? Stupidité? Antoine Rodriguez: «Il ne faut pas voir le poilu avec nos yeux contemporains. Le soldat de 14-18 n?était pas un imbécile qu?on envoyait à la boucherie. Déjà, il était instruit. Ensuite, il savait très bien à quoi s?attendre. Mais il y allait. Par devoir, pas par héroïsme».

Malgré des conditions de vie effroyable. Malgré le froid ou le chaud. Malgré la peur de la mort. Malgré la pluie. Malgré le manque de sommeil et de nourriture et d?eau ? toutes les sources sont contaminées par les cadavres qui pourrissent sur le champ de bataille. Malgré les rats qui s?en régalent et s?attaquent aux vivants durant leur sommeil. Malgré le bruit qui rend fou. Malgré les millions de poux. Malgré la boue.

Des deux côtés

Et les Allemands? Ce n?est guère mieu, ils vivent le même enfer que leurs adversaires.

«Dans la compagnie, presque tout le monde est malade. Etre à la pluie toute la journée, complètement trempé, dormir dans la boue, être nuit et jour sous un bombardement effroyable, et cela pendant huit jours et huit nuits consécutifs, cela brise complètement les nerfs.»

Mais cela n?empêche les hommes d?un côté ou l?autre de la tranchée de se poser des questions. Un soldat allemand écrit à sa famille: «Pas un homme raisonnable ne peut justifier une pareille tuerie.» «Les hommes sont traités bien pis que des bestiaux», résume le Français Lucien Durosoir. D?autres sombrent dans la folie, comme l?écrivain Erich Maria Remarque: «Nous sommes devenus des animaux dangereux. La fureur qui nous anime est insensée?» Verdun: l?enfer sur terre? / PVA

Pourquoi Verdun?

En attaquant Verdun, l?état-major allemand ne cherche pas tant à conquérir la ville, qui offre un intérêt stratégique limité, qu?à user l?armée française. Le général Falkenhayn, qui décide de l?offensive, fait un double pari. D?abord, il estime que la France défendra à tout prix Verdun et n?acceptera pas d?abandonner ce symbole de l?identité nationale. Ensuite, il prévoit des pertes allemandes inférieures de moitié à celles des Français.

21 février 1916: début de la bataille. Les Allemands ont concentré une puissance de feu exceptionnelle: 1250 pièces d?artillerie sur un front d?une vingtaine de kilomètres à peine. Certains secteurs reçoivent près de 10.000 obus par heure. Dans les tranchées françaises entièrement détruites s?engage un corps à corps entre les troupes d?assaut allemandes et les poilus.

Février à juin: au prix de pertes très importantes dans les deux camps, les Allemands avancent de 5 km. Le général Pétain a pris le commandement des troupes françaises le 26 février. Il lancera son «Courage, on les aura» le 10 avril.

Mai: le commandement français passe de Pétain, qui a reconstitué une artillerie française sur la rive gauche de la Meuse, au général Nivelle. Les dernières offensives allemandes échouent.

29 août: Falkenhayn est relevé de son commandement.

Octobre à décembre: les Français reprennent l?initiative et rétablissent le 18 décembre une ligne de front proche de celle du début de l?année... / pva


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