03.08.2015, 09:18

Les enfants martyrs de la révolte

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Par WADI KHALED (NORD DU LIBAN), PAR DELPHINE MINOUI

Les yeux noisette de Houzeyfa fixent inlassablement la fen?tre du modeste centre d'accueil en ciment. L?-bas, de l'autre c?t? de la vitre, on devine la Syrie, son pays, cach?e derri?re les montagnes qui surplombent la vall?e libanaise de Wadi Khaled. Les jambes crois?es sur sa chaise, le petit r?fugi? de 13 ans pousse un long soupir. Puis, le torse redress?, il se met ? ?cracher? son histoire. D'une traite. ?C'?tait en mai dernier, ? Tall Kalakh, ? 2 km de la fronti?re libanaise. Mon oncle ?tait venu me chercher en voiture ? l'?cole. Au retour, nous avons ?t? arr?t?s ? un check point par dix hommes arm?s. J'ai tout de suite reconnu les shabiha-miliciens d'el-Assad. Ils portent les m?mes uniformes que les soldats, sauf qu'ils n'ont pas de chaussures de combat. Ils se sont mis ? nous tabasser avec des b?tons. Sur les bras, les jambes, la t?te. Plus je pleurais, plus ils me frappaient? Au bout d'une heure, ils nous ont band? les yeux et nous ont jet?s ? l'arri?re de leur jeep, pour nous emmener ? un autre check point, puis dans un bureau des services de s?curit?

Houzeyfa marque une pause. Ses mains se nouent et se d?nouent nerveusement. Perdu dans un brouillard de mauvais souvenirs, le jeune gar?on reprend son r?cit: ?En fait, c'est mon p?re qu'ils visaient. Il est avocat, et une semaine plus t?t, il avait annonc? publiquement, en pleine manifestation, qu'il se retirait du parti Baas. Les miliciens ?taient furieux. A chaque coup, ils me r?p?taient: ?Ton p?re dit qu'il se bat pour la libert?, et bien la voil? sa libert?!?? J'avais mal partout. Je ne comprenais rien. J'avais peur de mourir.? Trois heures plus tard, ses bourreaux finissent par le jeter, ? demi-conscient, sur le bord d'une route.

Une voiture qui passait par l? d?couvre son corps tum?fi? et le ram?ne chez ses parents. Par crainte d'autres repr?sailles, la famille de Houzeyfa prend aussit?t la route de l'exil.

Petits corps fr?les touch?s par balles

Aujourd'hui, ils font partie d'une centaine de r?fugi?s - sur pr?s de 4000 dans tout le Liban - ? s'entasser ici, dans ce petit ?tablissement scolaire libanais transform? en centre d'accueil. Dans les salles de classe, quelques matelas pos?s ? m?me le sol, des v?tements qui s?chent aux fen?tres, des casseroles empil?es dans un coin. Le strict minimum pour survivre.

Houzeyfa est un v?ritable miracul?. Si les miliciens s'?taient acharn?s un peu plus contre lui, il aurait perdu la vie, comme tant d'autres. En six mois de r?volte, la r?pression a fait plus de 2600 victimes selon l'ONU - dont plus de 150 enfants de moins de 15 ans -, d'apr?s les organisations syriennes de d?fense des droits de l'homme.

?En r?alit?, les chiffres sont plus ?lev?s, car nous ne comptons pas tous les enfants disparus, ceux qui sont en prison et ceux qui ont probablement succomb? ? leurs blessures?, pr?cise Yasar Fattoum, un activiste syrien de 30 ans, exil? en Italie.

?Le r?gime syrien ne fait aucune distinction entre les adultes et les enfants. Quand ils sont arr?t?s, ces derniers subissent les m?mes s?vices que leurs parents, alors qu'ils sont plus vuln?rables?, s'inqui?te Nadim Houry, chercheur pour Human Rights Watch.

Ironie du sort, c'est l'arrestation et la torture de quinze enfants accus?s d'avoir peint des graffitis antir?gime ? Deraa qui d?clencha le soul?vement ? la mi-mars. Dans un communiqu?, l'Unicef a fait ?tat d'informations sur un nombre croissant de jeunes Syriens bless?s, d?tenus, tortur?s et tu?s pendant la r?pression.

Pressions sur les parents endeuill?s

?Damas reste sourd aux mises en garde. En s'attaquant aux jeunes, le message est clair: ?Si nous sommes capables de faire ?a aux enfants, imaginez ce qui vous attend!? L'objectif est d'intimider non seulement les familles, mais la soci?t? tout enti?re?, remarque Omar Idbili, porte-parole des Comit?s locaux de coordination, un r?seau d'activistes syriens.

Les familles endeuill?es font l'objet de pressions suppl?mentaires. Surveill?es de pr?s, il leur est interdit de dresser de petites tentes fun?raires, selon la tradition musulmane, pour recevoir les condol?ances de leur entourage. Les cort?ges fun?raires, qui se transforment quasi syst?matiquement en manifestations, sont attaqu?s.

Il est fr?quent qu'avant de r?cup?rer le cadavre de leur enfant, les familles soient oblig?es de signer une d?position affirmant que leur ch?rubin a ?t? victime d'un accident de voiture ou d'une attaque ?d'extr?mistes?. Un chantage qui s'applique ?galement aux parents des jeunes bless?s.

Plainte contre le ra?s

Depuis que le p?re de Thamer al-Sharii, 15 ans, arr?t? et tortur? en m?me temps que son ami Hamza al-Khatib (lire encadr?), a r?cup?r? le corps d?figur? de son fils, couvert de br?lures de cigarettes, les dents arrach?es, il veut que justice soit faite.

Dans une interview accord?e ? la cha?ne satellitaire al-Arabiya, il dit avoir officiellement d?pos? plainte contre Bachar el-Assad. ?Il serait grand temps que le Conseil de s?curit? saisisse la Cour p?nale internationale?, regrette Tareq Chendeb, un avocat libanais.

Plus le d?compte fun?bre augmente, plus les Syriens sont nombreux ? descendre dans la rue au risque de leur vie. Y compris les jeunes. A l'occasion du ?Vendredi des enfants de la libert?, le 3 juin, on les a vus brandir des ballons multicolores contre la dictature. Les vid?os post?es sur YouTube montrent des images de filles et de gar?ons sur les ?paules de leurs parents criant en plein cort?ge ?Erhal! Erhal!? (?D?gage! D?gage!?) ? l'attention du pr?sident syrien. Des slogans que les jeunes r?fugi?s emportent dans leurs valises.

A Wadi Khaled, les couloirs du petit centre d'accueil r?sonnent inlassablement du m?me refrain r?p?t? ? l'unisson: ?El chaab yourid isqat el-nezam!? (?Le peuple veut la chute du r?gime!?). ?Bachar est un monstre! Il doit partir!?, entonne, ce jour-l?, le petit Houzeyfa au milieu d'une farandole de gamins. Puis, d'une main port?e ? la gorge, le voil? qui imite, sous les applaudissements, la lame tranchante d'une guillotine.

De terribles Vidéos postées sur facebook

Sur Facebook, plate-forme incontournable des antirégimes, la page «Save the children of Syria» dédiée aux «enfants martyrs» de la révolution, donne un aperçu de la brutalité du pouvoir. Les vidéos amateurs qui y sont postées parlent d'elles-mêmes: petits corps frêles touchés par balles dans une manifestation, bébés prématurés décédés dans un hôpital de Hama à cause des coupures d'électricité imposées par le régime, préadolescents morts sous la torture après avoir été enlevés. / DMI.

Hamza, un symbole

S'il est un cas, devenu symbole, qui a marqué les esprits, c'est bien celui du jeune Hamza al-Khatib. Disparu fin avril, lors d'un rassemblement maté dans le sang à Deraa, dans le sud-ouest du pays, sa dépouille atrocement suppliciée a été restituée le 21 mai à ses parents. Depuis, les images de son cadavre ont fait le tour de la planète. On y voit le corps boursouflé de l'enfant, criblé d'impacts de balles sur les bras et la poitrine. Son visage est parcouru de contusions et son sexe mutilé. Il n'avait que 13 ans. Après avoir été reçu par Bachar el-Assad lors d'une grotesque mise en scène - et après qu'une enquête ordonnée par le ministère de l'Intérieur eut récusé le recours à la torture -, le père de Hamza al-Khatib a été arrêté, puis relâché à la condition qu'il donne une autre version de la mort de son fils. / dmi

Le calvaire d'Ibtehal

Le rendez-vous a été donné sur Skype, sous forme de vidéoconférence. Grâce à une connexion Internet bricolée par de jeunes cyberjournalistes syriens, le visage poupin apparaît sur l'écran d'ordinateur.

Petite robe blanche à bretelles, cheveux bruns bouclés, Ibtehal, 4 ans, est allongée sur un canapé. Un bandage blanc entoure son moignon. Assis à côté d'elle, son père, un menuisier de Homs, se remémore la journée du 7 septembre où sa fille a été fauchée par la mitrailleuse d'un char.

Il s'époumone: «Ibtehal venait de me rejoindre dans le jardin quand un tank s'est approché de notre maison. Sans crier gare, les soldats se sont mis à tirer dans tous les sens. J'ai vu ma fille s'effondrer au sol. Sa jambe gauche pissait le sang.» Le frère et l'oncle de l'enfant blessée s'empressent alors de la porter jusqu'à la voiture pour l'emmener à l'hôpital le plus proche. Accompagnés par deux voisins, ils sont arrêtés à un check point. «Les shabiha ont commencé à tirer sur leur véhicule, en les accusant d'être des terroristes et d'utiliser Ibtehal comme «alibi»», poursuit le père. Après 45 minutes de négociations, les miliciens finissent par les laisser passer.

Une fois à l'hôpital, submergé de blessés, nouveau marchandage: l'oncle d'Ibtehal est contraint de signer un formulaire attestant que des «gangs armés» ont attaqué la fillette, pour qu'elle puisse être soignée. «Ces chiens du régime sont si vicieux qu'ils auraient sans doute préféré que ma fille meure pour qu'il ne reste aucune preuve des exactions du pouvoir», s'emporte le père.

Un visage féminin, encadré par un foulard noir, apparaît sur l'écran. C'est la mère d'Ibtehal. «Regardez ce qu'el-Assad fait endurer aux innocents! Ce tyran doit être jugé pour tous ses crimes contre l'humanité!», explose-t-elle. / dmi


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