02.08.2015, 19:44

Un procès en guise de dessert

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Par DOMINIQUE BOSSHARD

Quatre retraités s'adonnent à un jeu étrange avec leur hôte… Le metteur en scène Jean-Yves Ruf s'est fait cueillir par «La panne» de Friedrich Dürrenmatt. Entretien.

Jean-Yves Ruf, comment avez-vous rencontré «La panne» de Dürrenmatt?

Je connaissais son théâtre, mais pas ses nouvelles. J'ai rencontré ce texte-là un peu par hasard. A l'époque, je répétais «Mesure pour mesure» à Bobigny et je butais un peu; j'ai eu envie de lire autre chose car, parfois, s'éloigner du sujet est salutaire. Comme j'habitais en Suisse, j'ai choisi un auteur suisse. J'ai été happé par cette nouvelle, je l'ai lue d'une traite. Tout de suite, je me suis dit qu'il fallait en faire quelque chose.

Vous avez préféré la version radiophonique à la version scénique de «La panne», toutes deux écrites par Dürrenmatt. Pourquoi?

La version scénique m'intéressait moins que la nouvelle, car elle était plus verbeuse et plus riche de détails; on sait par exemple d'où viennent les vins. René Zahnd m'a appris qu'il existait une version radiophonique, et on a obtenu le droit de la traduire. Plus économique, plus tendue, cette version-là est très proche de la nouvelle, même si la fin est différente. Mais j'ai remis dans la pièce radiophonique des éléments du récit auxquels je tenais, dont la fin justement.

Que nous dit la pièce sur la justice, ou que voulez-vous qu'elle nous dise?

Les personnages (réd: procureur, avocat, juge et bourreau, tous à la retraite) reconstituent une justice privée, soi-disant humaine et plus cordiale, opposée à la justice publique, qui serait expéditive. La pièce parle aussi des procès après l'épuration. Mais il y a une double lecture: certes, ils ne sont pas expéditifs, mais ils prennent le temps de persuader leur hôte qu'il est coupable. Ce que pourrait dire Dürrenmatt, c'est qu'avec la force du verbe on peut prouver n'importe quoi à n'importe qui. On a tous un fond de culpabilité, il suffit de le réveiller!

D'autres pistes possibles?

Oui, on peut y voir la panne d'un homme au milieu de sa vie et qui, comme dans un rêve, se retrouve dans un endroit où il n'avait pas prévu d'aller. Face à ses juges, des juges intérieurs peut-être, il découvre à quel point il est lâche. Il peut se dire, comme les héros russes, qu'il a raté sa vie. On perçoit aussi une dimension sociale, avec quatre pères qui jugent un fils, et quatre hommes issus de la bourgeoisie qui jugent un fils d'ouvrier. Ils veulent l'empêcher de grandir, de s'élever socialement. Un texte est fort quand il est polysémique. Le but de la mise en scène est d'essayer de ramener les différentes lectures à la surface; de n'éteindre aucune voix, même si on en fait résonner une plus qu'une autre. Je me méfie des partis pris trop volontaristes.

Au niveau de la mise en scène, quel défi avez-vous dû relever?

Tout se passe à table. J'ai craint que l'on ne voie pas les corps, que ça ressemble à la Sainte Cène. J'ai cherché une respiration, une circulation. Il y a, au lointain, l'espace du repas, assez chargé d'accessoires. Et au premier plan, un espace beaucoup plus épuré. On circule entre les deux, comme si on se levait pour digérer, poursuivre la discussion dans une espèce d'antichambre. Le devant s'impose finalement, quand le procès prend plus d'importance que le repas.

Vous avez recruté de vieux routiers de la scène romande Maurice Aufair, Michel Cassagne, Roland Sassi, Bruno Dani...

Excepté Roland Sassi, je ne les connaissais pas très bien. J'ai demandé l'avis de René Zahnd, de Denis Maillefer, qui, alors, travaillait avec moi à la Manufacture. Et puis je suis allé les voir jouer et ils se sont imposés très vite. J'ai quitté la direction de l'école, et pour moi, c'était un peu un hommage, un remerciement à la Suisse que de travailler avec des comédiens suisses. J'avais un peu d'appréhension, on m'avait dit «ce sont des caractériels» (rire). Ce ne sont pas des moutons il est vrai, mais, et la chose m'a beaucoup ému, ils sont passionnés. Ils ont envie du plateau; un vrai bonheur! /DBO

Neuchâtel, théâtre du Passage, demain à 20h, samedi à 18h, dimanche à 17h

La panne et l'envol des oiseaux

Une exposition
Le théâtre du Passage abrite, jusqu'au 23 janvier encore, une expo conçue par le Centre Dürrenmatt Neuchâtel (CDN). Elle présente différents documents relatifs à «La panne», récit publié en 1955, retravaillé dans la foulée en pièce radiophonique, puis en comédie créée en 1979 en Allemagne.

Une conférence
Professeur de théologie, Pierre Bühler s'exprimera sur le thème «Justice en panne... l'écrivain Dürrenmatt peut-il la relancer?», lundi 24 janvier à 10h30, à l'Aula des Jeunes-Rives à Neuchâtel. Destinée aux lycéens, cette conférence est ouverte au public, sur réservation uniquement auprès du CDN (032 720 20 60).

Tout public
Heureuse coïncidence, Jean-Yves Ruf est aussi à l'affiche demain à La Chaux-de-Fonds avec une mise en scène d'«Erwan et les oiseaux», spectacle tout public (dès 8 ans). Erwan vit avec sa sœur et le bûcheron auquel elle est fiancée. On le considère comme l'idiot du village, en fait c'est un enfant très imaginatif, un poète en décalage avec son milieu. Pour Jean-Yves Ruf, la pièce fait écho aux enfants en retard scolaire, eux aussi marginalisés». Théâtre de L'Heure bleue, à 19h. /dbo


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