Un intime de Venise

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Enfant, Ivan Moscatelli a passé plusieurs étés à Venise. Il s'en souvient dans un récit rédigé avec ses mots de petit garçon. Et dans une centaine de toiles récentes, à découvrir à Neuchâtel «A62 ans, le temps presse!, constate Ivan Moscatelli, sans se lamenter pour autant. Je n'ai plus voulu remettre cette histoire au lendemain, je me suis dit qu'il fallait l'écrire maintenant». Cette histoire, c'est celle de son enfance et, plus précisément, de cet été 1947 passé à Venise chez sa tante Ettorina et ses trois cousines, Alba, Diva et Gioia...

Par Dominique Bosshard
  16.01.2007, 12:00

Pour relater cette histoire, Moscatelli s'est remis de façon très convaincante dans la peau du petit garçon de 5 ans 1/2 qu'il était alors. Tout juste sortie de presse, sa «Venise intime» en respecte le regard, et aussi le langage, d'une réjouissante fraîcheur. «Je n'ai jamais perdu mes impressions d'enfant. Souvenirs, sentiments, parfums sont encore très vifs. J'ai juste un peu triché avec les dates. Les faits se sont déroulés en 49, mais je les ai situés en 47 pour être plus proche encore de l'après-guerre».

Il y a le récit. Et, parallèlement, la démarche de Moscatelli le peintre, qui témoigne d'une «Venise retrouvée» au fil de 110 toiles, accrochées depuis dimanche aux cimaises de la galerie des Amis des arts, à Neuchâtel.

«Récit et tableaux, des petits formats pour rester dans l'intimité, tout est lié». Alors, sur la toile, le Neuchâtelois, fils de résistant italien, a peint les canaux du Dorsoduro et l'église San Pantalon où, avec sa tante et ses cousines, il assistait à la fête de la Madone. Dans ce quartier, en ce temps-là populaire, le petit Ivan vit une grande histoire d'amour avec Cinzia, sa toute jeune voisine d'un an sa cadette, et découvre les revers impitoyables de l'Histoire.

«Je dois sans doute à ces femmes une bonne part de mes 20% de féminité»

Dans ce quartier du Dorsoduro, on croise aussi Amleto, le gentil marchand de glaces édenté, et cette femme bienveillante qui attend sur le trottoir et l'embrasse sur la joue. Elle est vêtue d'une jupe blanche très courte, alors Ivan croit qu'elle joue au tennis. «A l'époque, la prostitution était très présente dans les rues de Venise. J'étais fasciné aussi par les bals, les gens dansaient beaucoup, pour oublier la guerre. Et sur la place Saint-Marc, on croisait bien plus de pigeons que de touristes».

Surtout, le petit Ivan, se laisse dorloter par «ses» quatre femmes. Il est à l'aise au milieu des soutiens-gorge suspendus à une corde à linge et, la nuit, nu lui aussi et sans équivoque, contre la peau nue de ses cousines. «Je dois sans doute à ces femmes une bonne part de mes 20% de féminité», sourit l'artiste, en qui l'espièle enfant de 5 ans sommeille aujourd'hui encore.

Un temps distendus, les liens entre Venise et Moscatelli se sont renoués très fort dans les années 1980. Le peintre ne travaille jamais ses toiles sur place, c'est donc à partir des nombreuses photos, de format carré, prises durant ces 15 dernières années qu'il a réalisé les tableaux aujourd'hui exposés. «J'ai pris certaines photos à genoux, pour échapper à l'image de carte postale». Pas au point, toutefois, de trahir la Venise éternelle adulée des touristes et des amoureux.

Jaunes éclatants et bleus profonds, eaux turquoise ou orangées, reflets pastel ou hachures plus nerveuses, le talentueux coloriste restitue toutes les humeurs de la Sérénissime, sa perception d'enfant intimement mêlée à celle de l'adulte. Au fil du voyage, l'artiste se permet quelques clins d'?il aux peintres qu'il admire, Turner, Music et, géographiquement plus proches, L'Epée, Aeberli, Comtesse. «Tous nous aimons la même femme, nous formons le clan des amants de Venise», dit Moscatelli, avec un brin de séduction latine.

Au fil du voyage apparaissent aussi quelques toiles fauves, histoire, pour Moscatelli, d'établir un bref lien avec les ?uvres antérieures de l'expo «Fauve qui peut!», quand bien même il professe un goût pour les explorations multiples et renouvelées.

Réduits à des silhouettes

Exhalant ses atmosphères changeantes, gorgées «d'humidité et d'odeurs très fortes», cette Venise-là accorde peu de place à la présence humaine, réduite à quelques silhouettes. «Vus à hauteur d'enfant, les adultes restent des êtres lointains, indisctincts. Et puis, ceux que je croisais quand on s'aventurait au centre de la ville, c'est-à-dire hors de mon quartier, m'étaient inconnus. Cette absence humaine prend peut-être aussi le contre-pied de la foule qui, aujourd'hui, envahit Venise».

Une trace de nostalgie? Le peintre ne cultive pas celle de la cité d'autrefois, même s'il constate que «les hommes ont fait un terrible business à partir des plus belles rides du monde». Mais quand un voile de tristesse s'empare de l'homme mûr, c'est parce que sur cette Venise encore préservée se décalque, simplement, la nostalgie de l'enfance. / DBO

Neuchâtel, galerie des Amis des arts, jusqu?au 11 février. Catalogue de l?exposition aux éd. Publi-Libris. «Venise intime», Ivan Moscatelli, éd. Publi-Libris, 2006. Signature à la librairie Payot, Neuchâtel, samedi 20 janvier de 11h à 14h

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