03.08.2015, 09:18

Les «Invisibles» de l'Occupation

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Par PROPOS RECUEILLIS PAR VINCENT ADATTE

Déjà sur les écrans neuchâtelois et sans doute prochainement à l'affiche au Valais, «Les hommes libres» est un thriller documenté, nourri par des faits indubitables et joué par Tahar Rahim, doublement césarisé avec «Un prophète».

Ismaël Ferroukhi, votre second long métrage dévoile une page de l'histoire de l'Occupation peu ou mal connue. Vous-même, vous ignoriez les faits que vous avez restitués dans le film…

C'est vrai, j'ai pris connaissance des faits historiques grâce à un article du «Nouvel Observateur». A vrai dire, je ne soupçonnais même pas leur existence. J'ai découvert ainsi tout un univers méconnu, un univers de travailleurs maghrébins venus s'installer à Paris dans les années vingt et trente et qui sont restés sous l'Occupation. La plupart se sont retrouvés au chômage, complètement largués, vivant dans des conditions très difficiles. A cette époque, on les appelait «les hommes invisibles». Parmi ces gens manquant de tout, quelques-uns ont réalisé qu'il se passait quelque chose de terrible autour d'eux, ils ont alors éprouvé la nécessité de passer à l'action, comme Younes, mon protagoniste. Je me suis dit qu'il fallait absolument tirer tout ça de l'oubli, de faire en sorte que ça rentre dans l'Histoire de France.

Tahar Rahim, vous «êtes» littéralement Younes dans le film, qu'est-ce qui vous a poussé à accomplir cette osmose?

Jouer tel ou tel rôle relève pour moi d'un choix purement cinématographique. Que ce soit avec ou sans moi, ce film aurait été fait de toute façon. A la lecture du scénario, je me suis d'abord simplement réjoui en me disant: c'est dingue, cette histoire va être racontée et des gens vont en prendre connaissance… C'était déjà très fort comme motivation! Après j'ai trouvé que Younes était un homme très intéressant, plein d'ambivalences, de questionnements, de dilemmes. Il était en soi déjà très cinématographique!

Ismaël Ferrouki, la Mosquée de Paris joue un rôle central dans votre film. En quelque sorte, c'est là où tout se jouait, se décidait, se dénouait…

Avant la guerre, la Mosquée de Paris représentait l'élite, on n'y voyait pas trop les ouvriers. Sous l'Occupation, toutes les classes ont commencé à la fréquenter. C'était devenu le lieu où l'on pouvait obtenir des nouvelles du pays, retrouver ses compatriotes. C'était une sorte de bulle, une sorte de havre de paix que les nazis ont longtemps considéré de façon pacifique. Cette atmosphère particulière, on la devait au recteur, Kaddour Ben Ghabrit, joué par Michael Lonsdale dans le film, qui savait cultiver les relations comme un véritable homme d'Etat! Ben Ghabrit a permis de sauver de nombreux juifs, notamment grâce à ce souterrain secret qui reliait la Mosquée au quai de Seine.

Est-ce que vous avez déjà montré «Les hommes libres» au Maghreb?

Pour le moment, nous avons juste fait quelques projections. Mais les spectateurs qui l'ont vu ont retrouvé quelque chose qui leur paraît plus juste. Ils n'ont jamais cru à la version de gars qui se sont faits cravacher, qui ont été colonisés, qui ont subi le code de l'indigénat et qui finissent par crier «Vive la France». Personne n'y croit… Par contre, le type qui dit «je vais me battre avec vous, parce que votre cause est juste, mais après je me battrai pour la mienne», c'est déjà plus cohérent! C'est ce que j'ai voulu montrer dans le film, que les premiers indépendantistes ont été formés par la Résistance, façonnés par le fait de résister ou de s'opposer au fascisme. C'est un état d'esprit. D'ailleurs, ils le disent: «Le combat pour la liberté passe par le combat contre le fascisme.» Pour eux, c'est clair et net! Mais, forcément, après ce combat-là, il y a l'autre combat qui arrive, le combat pour l'indépendance.

Tahar Rahim, vous avez obtenu en 2010 les Césars du Meilleur Espoir Masculin et du Meilleur Acteur pour le film «Un prophète» de Jacques Audiard. Qu'est-ce qui a changé pour vous depuis cette consécration?

Le luxe de pouvoir vraiment choisir! Avoir le choix si tôt, c'est vraiment un luxe. Je peux prendre mon temps, travailler dans la longueur, comme sur le tournage d'Ismaël, mais je n'oublie pas que je suis un jeune acteur et que j'ai encore tout à apprendre, tout à faire. J'en suis très heureux!

«Les hommes libres»
de Ismaël Ferroukhi, avec Tahar Rahim, Michael Lonsdale, Mahmud Shalaby… Durée: 1h39. Age légal/conseillé: 10/14

Soif de liberté universelle

Présenté en séance spéciale à Cannes, «Les hommes libres» revient sur l'une des pages méconnues de la Résistance: celle des musulmans qui se sont battus pour sauver des juifs de la déportation. Le film adopte le point de vue d'un jeune Algérien nommé Younes (Tahar Rahim). Dans le Paris occupé de 1942, il gagne de l'argent en vendant au noir des cigarettes aux émigrés d'Afrique du Nord désormais sans travail. Son souci est d'abord de faire vivre sa famille restée au pays. Mais la guerre contre le fascisme et sa conscience ne tardent pas à le rattraper et il se met au service d'un réseau de résistants. Solidement documenté à partir des récits de Si Kaddour Ben Ghabrit, le directeur de la Mosquée de Paris qui fit des faux papiers pour les juifs en jouant à l'équilibriste avec les nazis, «Les hommes libres» délivre une reconstitution précise qui restitue toute la complexité de l'Histoire. Certes la mise en scène reste dès lors très convenue, malgré quelques cadrages qui tirent parti du format scope, et une séquence nocturne qui évoque les films noirs français des années soixante. Cependant, en rappelant le spectateur à une solidarité des peuples aujourd'hui oubliée, le propos des «Hommes libres» a le grand intérêt de demeurer universel et de faire écho à l'actualité, comme en témoigne la scène finale du film où un drapeau algérien est désempoussiéré…

RAPHAËL CHEVALLEY


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